La rengaine n’est pas nouvelle. Que n’a-t-on entendu dans d’autres régions ! Que l’urbanisme voulait vider la montagne des chrétiens et les pousser à l’émigration, empêcher les chiites de construire dans le Sud pour préparer le retour d’Israël, ruiner les petits propriétaires pour que les gros investisseurs (étrangers ou de confession ennemie) puissent acheter leurs terres à bas prix. Quand donc nos élus
arrêteront-ils de pêcher les voix en augmentant la constructibilité des sols ? Quand donc arrêteront-ils de pratiquer la démagogie du laisser-faire ? Quand donc diront-ils à leurs électeurs que préserver les terres agricoles du mitage et du démembrement, c’est garantir l’avenir dans un monde qui change et que menace l’insécurité alimentaire, c’est créer des emplois et sauvegarder le paysage ? Quand leur diront-ils que préserver les sites naturels et le patrimoine urbain, c’est garder toutes ses chances pour un tourisme de qualité, valoriser le village et ses terrains à long terme ? Que protéger les sources de l’urbanisation anarchique, c’est sauvegarder leur droit à boire de l’eau propre, saine et gratuite ? Que faire de l’habitat dense, c’est préserver leurs ressources, économiser leur argent, permettre aux municipalités de distribuer l’eau, de ramasser les ordures, de collecter l’eau usée, de construire des routes dignes de ce nom sans augmenter les
impôts et l’endettement de l’Ètat? C’est préserver le patrimoine de leurs enfants, leur permettre de s’offrir le luxe de faire des équipements culturels, des écoles, des hôpitaux, des choses un peu plus excitantes que de passer leur vie, comme nous, à mendier l’eau, l’électricité et à jeter leur sac poubelle dans la vallée?
Arrêtons la démagogie! Personne ne va quitter sa terre; nous sommes partis depuis bien longtemps... Combien de Libanais vivent-ils encore, en hiver, à 1 400 mètres d’altitude ? Seul l’urbanisme peut nous permettre de revivre dignement sur nos terres. Notre haute montage n’est plus qu’une jolie maison de vacances, son paysage est la seule valeur qui nous rattache à elle. C’est là que demeurent notre culture, nos racines, notre mémoire, préservons-les.
Nos élus devraient plancher sur des lois qui luttent contre la spéculation foncière afin de remettre les terrains sur le marché à des prix abordables, au profit des gens qui aiment vraiment la montagne, pas des spéculateurs, afin que les Libanais cessent de placer leur épargne dans le foncier et fassent des investissements plus créatifs, plus utiles pour notre économie et moins nocifs pour le paysage.
J’appelle tous les parents soucieux du patrimoine de leurs enfants, tous ceux qui veulent transmettre le paysage dont ils ont hérité, tous les Libanais attachés à la montagne, à sa culture et à son avenir, les quelques cultivateurs qui ont résisté à la spéculation, je les invite à signer une pétition pour un classement qui préserve le caractère rural de notre montagne. Cet été, au Liban-Nord, il y a un petit village d’irréductibles montagnards qui l’a déjà fait. Nous tairons son nom pour éloigner le mauvais œil et les promoteurs.
Alors, si nous l’avons fait, vous aussi vous pouvez le faire!
Hala YOUNÈS
Architecte géographe

