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Nos lecteurs ont la parole

Le chemin de croix d’Antoine Ghanem

Par Nay GHANEM
Demain, l’histoire hissera le drapeau de la vérité et de la justice, et témoignera qu’Antoine Ghanem assuma son chemin de croix avec dignité et en silence. Sa vie, son temps, sa jeunesse, sa santé, son énergie, ses prières, ses connaissances juridiques, son cœur, son métier et son argent, il les avait mis au service des autres. Ces autres qu’il aimait inlassablement. Et s’ils avaient recours à lui, c’est bien parce que lui, il n’attendait jamais rien en retour. Et pourtant, Dieu seul sait combien il souffrait de la tentation, des agressions et des menaces, tant psychologiques que physiques. Ce n’est pas facile de traiter de la chose publique avec amour, pardon, modestie et honnêteté, dans une région engorgée de haine et de violence, et dans un milieu encombré par les instincts des uns et l’orgueil des autres. À chaque étape de sa vie, l’homme juste qu’il était fut en danger à cause de ses convictions, de ses choix, de ses amitiés et de ses principes. Antoine Ghanem aurait pu mourir à n’importe quel instant. Mais sa foi était démesurée. Dans le ciel, son oncle martyr Bahjat Ghanem – officier libanais et dont une caserne de l’armée à Tripoli porte encore le nom – lui fournissait la force et le courage pour combattre le spectre de la mort. Dans le ciel, son oncle juriste Kamal Ghanem – directeur général du ministère des Finances dans les années cinquante – lui soufflait les paroles et la modestie pour mieux défendre et représenter les siens. Dans le ciel, son père Toufic Ghanem – fonctionnaire discipliné et incorruptible du ministère des Finances – lui léguait l’honnêteté qui rendait d’eux une autorité morale parmi les gens. Dans le ciel, sa mère Victoria Abourrousse, une vraie chrétienne croyante, était sa source insatiable d’amour et de tendresse, auprès de laquelle il puisait toute son énergie pour mieux aimer les autres.
Lorsque les nuits ont été longues et impitoyalbles du côté de Aïn el-Remmaneh, Chiyah, Tahwita, Furn el-Chebbak, Tarchiche, Kfarchima, Hadeth et toute la région de Baabda (montagne et côte inclus), Antoine Ghanem était toujours présent. Il fut présent auprès des siens et auprès des chabeb pour subvenir, dans la mesure du possible, aux besoins de la région quand l’État lui-même avait démissionné. Le fantôme du martyre qui le hantait et qui emporta ses camarades ne limita point son engagement et sa détermination à être non pas un révolutionnaire, mais un homme révolté.
Antoine Ghanem fut un des principaux opposants à l’establishment politique qui gouverna d’une main de fer le Liban d’après-guerre. En effet, il fut le seul avocat à défendre des généraux aounistes traduits à tort devant le tribunal militaire le lendemain de l’exil du général Michel Aoun. Pendant de longues années, il défendit devant les tribunaux libanais le Dr Samir Geagea, et fut le confident et le soutien du mouvement de libération initié par les étudiants. Il fut l’avocat de la veuve et de l’orphelin, un avocat toujours prêt à défendre tout opprimé qui avait recours à lui. Mais qui dit opprimé dit bourreau. Et Dieu sait combien il fut menacé par des bourreaux et des mercenaires. Ni la haine sans limite des vainqueurs, ni la folie des grandeurs des nouveaux parvenus, ni les yeux du Big Brother ne l’empêchèrent d’être fidèle à ses camarades et compagnons de route torturés injustement. L’Esprit Saint lui avait donné le don de la parole libre et la sagesse des vrais juristes. Sa conception de son métier était noble et pure. Pour lui, c’était une vocation. Puisse la justice s’accomplir comme il l’avait conçue. Une justice sans haine ni rancune, mais une justice qui ne laisse pas le sang des justes sécher impunément.
Lorsque les collaborateurs se vantaient des relations spéciales avec l’occupant, Antoine Ghanem refusait ouvertement toute occupation. Et lorsque les iconoclastes, trahissant les camarades de la veille, méconnurent la raison d’être des Kataëb, vidèrent le parti de son idéologie et détournèrent sa cause, Antoine Ghanem demeura le soldat de l’ombre. Croyant aux institutions et très attaché à la base populaire, il refusa de quitter son parti. C’est de dedans qu’il se battra, avec le jeune Pierre Gemayel et leurs camarades, pour que leur parti renoue avec son discours national traditionnel. Ni la tentation, ni la terreur, ni les menaces, ni les trahisons des Juda et des Ponce Pilate, ni l’ego aveugle des hommes avides de pouvoir et d’argent ne l’empêchèrent de proclamer son amitié et son soutien politique au président Amine Gemayel et de prôner la vraie cause du parti Kataëb partout. Pour lui, on ne retourne pas sa veste au gré du vent.
Croyant en l’État et ses institutions, c’est sous la voûte du Parlement libanais qu’Antoine Ghanem, législateur et représentant de la nation, porta sa cause pour libérer la terre, l’homme et l’esprit. Et à l’heure où montait l’excitation politique démesurée des politiciens, Antoine Ghanem choisissait d’être médiateur, conciliateur, « marieur », sans jamais perdre en crédibilité ni faire de compromis sur les questions élémentaires. Il ne confondait pas le but avec le moyen d’aboutir. Pragmatique, il n’aimait pas les grands mots. Et pourtant, lorsqu’il parlait, on ne pouvait que l’écouter. Et si on l’écoutait, c’est parce qu’il parlait la langue du cœur et de la raison, et parce qu’il ne connaissait rien à la démagogie libanaise, aux discours vils et instinctifs. Ni la violence sans limite des forces de l’ordre, ni le fantôme de l’assassinat politique – revers devenu inévitable de la chose publique -, ni le spectre de la mort et du martyre, ni sa santé, ni même la fragilité de son grand cœur épuisé, ni les grands mots et les discours creux des parvenus, ni son exil ne limitèrent son action parlementaire et son engagement pour la libération.
Et si aujourd’hui son souvenir, son grand cœur, son sourire nous poussent encore une fois à prendre la plume pour témoigner, c’est afin que les générations futures du Liban et notre progéniture puissent être à la hauteur de tant de sacrifices. Antoine Ghanem nous a appris qu’en Orient, pour pouvoir vivre libre et dignement, il faut apprendre à vivre dans le danger.
Demain, l’histoire hissera le drapeau de la vérité et de la justice, et témoignera qu’Antoine Ghanem assuma son chemin de croix avec dignité et en silence. Sa vie, son temps, sa jeunesse, sa santé, son énergie, ses prières, ses connaissances juridiques, son cœur, son métier et son argent, il les avait mis au service des autres. Ces autres qu’il aimait inlassablement. Et s’ils avaient recours à lui, c’est bien parce que lui, il n’attendait jamais rien en retour. Et pourtant, Dieu seul sait combien il souffrait de la tentation, des agressions et des menaces, tant psychologiques que physiques. Ce n’est pas facile de traiter de la chose publique avec amour, pardon, modestie et honnêteté, dans une région engorgée de haine et de violence, et dans un milieu encombré par les instincts des uns et l’orgueil des...
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