Ghada Shbeir, diva discrète et perfectionniste. (Michel Sayegh)
« Oui, tout a commencé dès l’enfance, confie-t-elle dans un élan de sincérité. En première séduction, c’était, bien entendu, la chorale à l’école. Vers l’adolescence, l’attrait pour la musique, péremptoire, se précise. Et puis, vers dix-huit ans, c’est Kaslik et l’engouement total pour une formation académique complète. Je joue du oud et du piano, mais c’est le chant qui me passionne. Aujourd’hui, je termine un doctorat en musicologie tout en cultivant mes tours de chants. »
De Düsseldorf à Angers, de Paris (15 concerts !) à Londres, du Koweït à Dubaï, en passant par Bahreïn (20 concerts), du Caire au Canada, en passant par Strasbourg, la voix de Ghada Shbeir a enthousiasmé et séduit les foules. Mais tout commence effectivement avec le succès de son premier CD, Mouachahat, qui obtient le Prix de la BBC en 2007. Une carrière s’enclenche et s’impose. Mais d’autres CD suivent. Six au total dans les bacs. Cela a-t-il été facile ?
Et la cantatrice, qui se définit vocalement dans le registre mezzo soprane dramatique, avec un label « libre » qui caractérise ses envolées, « comme un avion qui puise toute son énergie pour décoller et, dès qu’il est en l’air, s’installe et vole », explique-t-elle avec un sourire, raconte ses débuts.
« Le chant syriaque, riche en mélodies et rythmes, dont la langue originellement est celle du Christ, m’a littéralement conquise. Avec ses difficultés d’élocution, surtout celles des tonalités gutturales, nasales... Je l’ai introduit dans le chant arabe expressif qui date des années 1923. C’est le métissage avec les opus d’Abdel Wahab, Assabji, Assi Rahbani. Ainsi la “kassida”, les “mouachahat”, les “mawals” et les “taatoua”, je les interprète d’une manière renouvelée, teintée même d’une certaine spiritualité. Je tiens à préciser aussi que mon goût pour la poésie est très accentué. » Elle confesse aimer aussi bien Michel Trad, Saïd Akl, les Rahbani, Joseph Harb, Élie Abou Chedid, Zahi Wehbé que Ahmad Chawki, Akhtal al-Saghir, Ibn Zeitan, les soufistes, Asfahani et Gebran (dont elle est sortie régénérée après la lecture de son univers onirique aux vocables et associations verbales si musicales). « Aujourd’hui, je taquine aussi les muses et je jette sur les papiers mots et notes sur clef de sol et clef de fa... Mon dernier poème s’intitule Al-Ard (La terre) et ses mots coulent dans une composition musicale de mon cru. D’ailleurs, cette œuvre fait partie de mon tour de chant (deux heures) pour ce samedi à Mtein. »
Ce que le public ignore, par-delà prestations, performances et présence sur scène de Ghada Shbeir, c’est la part intense, cachée, presque érudite du travail de la cantatrice. Une vie profondément vouée à l’art et à la notion de la liberté (qu’elle n’a pas eu sur un plateau) surtout avec l’écriture d’ouvrages spécialisés. Sur les rayons des librairies, deux livres portant déjà sa signature (Al-Mouachahat entre l’ancien et le moderne et Mouachahat wa Adouar al-Sayed Darwich) et deux autres opus en gestation, très attendus et bientôt sous impression : La technicité dans la voix de Feyrouz et Techniques du chant arabe.
Révélée à l’étranger avant que d’être applaudie dans le pays du Cèdre, sa terre natale, Ghada Shbeir a-t-elle une ambition particulière, après celle de toujours chanter ?
« Oui, dit-elle dans un sourire un peu embarrassé, j’aimerais surtout être une référence pour l’interprétation du chant arabe, ainsi que pour le syriaque dans tous ses détails. Pour le public libanais, cultivé et exigeant, je fais cinq fois plus d’effort pour être à la hauteur de ses attentes. Je suis tel un oiseau qui aime voler. Avec la joie et le divertissement que chaque concert implique, j’aimerais aussi pouvoir communiquer aux auditeurs une part de spiritualité... »

