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Erreur de pilotage

C’est dans les moyennes altitudes, c’est-à-dire au-dessus des tourbillons de la polémique, qu’il paraissait naviguer avec le plus d’aisance, slalomant placidement entre les nuages noirs à la vitesse de croisière, survolant avec la plus grande prudence les zones de turbulence, cultivant à loisir les lieux communs, prêchant en toute sécurité l’unité, le dialogue, l’entente. On ne l’avait vu sortir ses griffes que pour se défendre contre les attaques répétées d’un autre militaire à la retraite, ancien général comme lui, qui lui avait âprement disputé la place et qui d’ailleurs n’a toujours pas renoncé à ses ambitions présidentielles.

Et puis soudain, voici que Michel Sleiman, présidant mercredi la première réunion du nouveau gouvernement, amorce un vertigineux piqué et saute à pieds joints dans l’inattendu : dans l’excès, l’outrance même, pour ne pas dire dans la provocation, ne brandissant en effet une vérité équivalant à un secret de Polichinelle que pour proférer une magistrale contrevérité (et on reste poli). La vérité, c’est que tout au long des deux décennies qui ont suivi la conclusion de l’accord de Taëf, c’est la Syrie qui a régenté la vie politique libanaise, se posant en suprême instance, en ultime recours.

Cette vérité, le chef de l’État est fort bien placé pour en attester, ce qui n’entame en rien son mérite, bien au contraire. C’est sur sa personne en effet que se porta le choix de la Sublime Porte quand il fallut remplacer, au commandement de l’armée, le général Émile Lahoud propulsé à la présidence de la République. Et ce sont les mêmes et décisives faveurs qui le portèrent à son tour à la présidence, même s’il dut ronger son frein, des mois durant, le temps que fut consacrée par la conférence de Doha l’hérésie constitutionnelle qui concédait à la minorité prosyrienne de l’époque un pouvoir de blocage au sein du gouvernement d’unité nationale.

Or, ces temps sont loin d’être à jamais révolus et menacent même de revenir au triple galop. De la nouvelle équipe que dirige Nagib Mikati, et alors que rien ne l’y contraignait absolument, le président a pourtant affirmé qu’elle était à cent pour cent libanaise et qu’elle obéissait à un programme intégralement libanais lui aussi. Rien n’est moins vrai si l’on garde à l’esprit toutes les pressions et manipulations qui ont conduit à l’éclatement du cabinet d’unité puis à l’avènement d’un gouvernement dominé par le Hezbollah et ses satellites : gouvernement dont la fonction première, cela saute aux yeux, est de protéger les arrières d’un régime syrien en butte à une vaste contestation et recourant, pour sa survie, à la plus féroce des répressions. Ce rôle de garde-chiourme – un garde-chiourme soudain accaparé lui-même par des soucis sécuritaires – déborde d’ailleurs les cadres politique et diplomatique pour s’étendre au judiciaire, et cela dans la perspective de la prochaine publication de l’acte d’accusation préparé par le procureur international Daniel Bellemare.

C’est cette peu digne couverture qui se trouve néanmoins affublée du label made in Lebanon. Le plus grave n’est pas encore que le président de la République y ait apporté sa caution personnelle alors que rien ne l’y contraignait absolument : c’est d’avoir imaginé qu’il serait cru. Quoi qu’il en soit, tout cela a pour nom contrefaçon : artifice aussi grossier, en vérité, que le vœu de bénévolat contracté par cette illustre vedette de la corruption et du népotisme en Syrie renonçant stoïquement à une bonne partie de ses tentaculaires affaires pour se consacrer désormais à l’action humanitaire.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
C’est dans les moyennes altitudes, c’est-à-dire au-dessus des tourbillons de la polémique, qu’il paraissait naviguer avec le plus d’aisance, slalomant placidement entre les nuages noirs à la vitesse de croisière, survolant avec la plus grande prudence les zones de turbulence, cultivant à loisir les lieux communs, prêchant en toute sécurité l’unité, le dialogue, l’entente. On ne l’avait vu sortir ses griffes que pour se défendre contre les attaques répétées d’un autre militaire à la retraite, ancien général comme lui, qui lui avait âprement disputé la place et qui d’ailleurs n’a toujours pas renoncé à ses ambitions présidentielles.Et puis soudain, voici que Michel Sleiman, présidant mercredi la première réunion du nouveau gouvernement, amorce un vertigineux piqué et saute à pieds joints dans...