On voudrait ne plus écrire sur la Syrie. Se souvenir du temps où, au Liban, il était interdit de prononcer le mot « Syrie ». Se rendre à l’éventualité d’un pourrissement de la situation dans ce pays où trop de morts injustes, trop de cruauté ont rendu impossible un retour serein au statu quo ante. Se résigner à l’idée que les mots sont vains face à la détermination du régime à se maintenir en place par la répression. Mais le moyen d’ignorer le courage de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants même, réclamant en toute légitimité la justice et les droits qu’un État se doit d’assurer à ses citoyens, et ne recevant en retour que l’odieuse, l’humiliante réponse des rafles, des tortures et des liquidations. À ces dizaines de milliers de « terroristes », le président Assad, trois mois après les premiers incidents, offre la somptueuse promesse d’un dialogue. Mais voilà, ils ne croient plus aux promesses. Quant au dialogue... n’est-ce pas par ce bout-là qu’il aurait fallu commencer ?
On voudrait être sourd aux cris des prisonniers réduits au fond des geôles à des chairs souffrantes et déshumanisées. On voudrait fermer les yeux, s’attacher les doigts pour ne plus aller chercher sur YouTube ces vidéos atroces, tournées avec quel courage, où l’on voit les manifestants tomber sous des coups venus de nulle part, le crâne ouvert comme une coquille d’œuf. On voudrait oublier ce cauchemar récurrent, penser que la douceur de Damas était autre chose qu’une violence contenue, que les parfums d’Alep n’étaient pas pour masquer des miasmes autrement inquiétants. Songer aux floraisons glorieuses des genêts, aux bourgeonnements sucrés des figues de Barbarie bordant les routes, à l’odeur gourmande des abricots qui sèchent sur les terrasses, couverts de toile blanche. S’abstenir de se révolter face à une situation qui ne nous concerne pas, n’est-ce pas ; on a assez à faire à balayer devant sa porte, et l’ingérence dans les affaires d’autrui, voisins ou pas, ce n’est pas bien.
Intéressante à cet égard, du point de vue strictement littéraire, est la réponse du chef de la diplomatie syrienne aux timides critiques adressées au régime par l’Union européenne : « Nous allons oublier que l’UE est sur la carte », a-t-il dit. Si ce n’est pas une parole historique, ça y ressemble. Cet inestimable morceau de rhétorique illustre avec une rare économie d’effets toute la manière d’être au monde du régime syrien. Nous allons/ oublier que/ l’UE/est/ sur la carte. (Nous) allons rayer de (nos) mémoires l’existence de l’UE. L’UE n’existera plus. Pour (nous). Le régime syrien sait évaluer les obstacles. Les petits, il les abat. Les gros, il les ignore. Ce faisant, il croit les effacer. Il lui faudra pourtant sortir la tête du sable.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats On voudrait ne plus écrire sur la Syrie. Se souvenir du temps où, au Liban, il était interdit de prononcer le mot « Syrie ». Se rendre à l’éventualité d’un pourrissement de la situation dans ce pays où trop de morts injustes, trop de cruauté ont rendu impossible un retour serein au statu quo ante. Se résigner à l’idée que les mots sont vains face à la détermination du régime à se maintenir en place par la répression. Mais le moyen d’ignorer le courage de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants même, réclamant en toute légitimité la justice et les droits qu’un État se doit d’assurer à ses citoyens, et ne recevant en retour que l’odieuse, l’humiliante réponse des rafles, des tortures et des liquidations. À ces dizaines de milliers de « terroristes », le président Assad, trois mois après...