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Mauvaises fréquentations

Quand, dans sa période prospère des années 60, le Liban a eu besoin de main-d'œuvre, celle-ci a naturellement afflué d'une Syrie alors instable et paupérisée. Bien entendu, ces journaliers n'étaient protégés par aucune loi. Ils ont nourri des rancœurs. La guerre civile libanaise leur a offert un nouveau rôle et l'occasion d'une revanche. Armés, ils revenaient en maîtres au pays du « patronat ». La reconstruction entamée au début des années 90 nécessitant à nouveau un grand nombre de travailleurs, ceux-ci sont revenus en masse, plusieurs centaines de milliers, troquant la mitraillette contre la pelle et le marteau. Ainsi s'est forgée une curieuse relation d'amour-haine entre peuples voisins. Du Syrien de base, nombre d'entre nous ne voient que le soldat ou le manœuvre. Qu'il exerce une autre fonction (gare aux concierges et aux marchands ambulants !), on l'observe avec méfiance, c'est sûrement un espion. De l'espion, il a d'ailleurs le regard inquisiteur, la curiosité spécifique. Au niveau politique, en revanche, c'est une relation dégradante de soumission et de crainte, de désir et de servitude qu'entretiennent les dirigeants libanais avec leurs pairs des rives du Barada.
À l'évidence, le million de jeunes Syriens mâles, en âge de combattre ou de construire, débarqués, à un jet de pierre de chez eux, dans un pays aussi libéral et bavard que le leur est totalitaire et silencieux, ne pouvaient rester longtemps insensibles aux sirènes joyeuses du chaos libanais. À voir comme nous chahutons notre classe politique (pourvu qu'il ne s'agisse pas de notre chef de clan), à observer nos petits arrangements avec la loi, à s'abasourdir des remous animés par nos médias, des excès festifs déployés dans nos lieux de loisirs, ils écarquillent les yeux, ce qui leur donne ce petit air suspect qui fait malaise. En repassant la frontière dans l'autre sens, retour au cercle étroit de leur communauté, à la cité des idées interdites, du discours dicté, des idoles imposées, forcément ils étouffent et ne peuvent s'empêcher de songer que la vraie vie, même précaire, est ailleurs. Le Liban n'est certes pas un échantillon du paradis, mais clairement un avant-goût du large.
La liberté est peut-être difficile à gérer dans nos pays composites, récupérés sur le délabrement de l'empire ottoman. Mais elle est une chance pour l'intelligence. Il n'est pas d'autre voie, fut-elle périlleuse, vers le progrès. Le soulèvement qui agite aujourd'hui la Syrie est plus que naturel : il est organique, biochimique serions-nous tentés de dire, tant l'engagement et la témérité des protestataires semblent, malgré le danger, irrépressibles. Dans son essai « La philosophie du porc» , Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix en 2010 et actuellement détenu dans une prison chinoise, assimile les soumis du pouvoir à ce brave animal. Le porc se contente de manger et dormir et ne mord jamais la main qui le nourrit. L'homme rêve.

Quand, dans sa période prospère des années 60, le Liban a eu besoin de main-d'œuvre, celle-ci a naturellement afflué d'une Syrie alors instable et paupérisée. Bien entendu, ces journaliers n'étaient protégés par aucune loi. Ils ont nourri des rancœurs. La guerre civile libanaise leur a offert un nouveau rôle et l'occasion d'une revanche. Armés, ils revenaient en maîtres au pays du « patronat ». La reconstruction entamée au début des années 90 nécessitant à nouveau un grand nombre de travailleurs, ceux-ci sont revenus en masse, plusieurs centaines de milliers, troquant la mitraillette contre la pelle et le marteau. Ainsi s'est forgée une curieuse relation d'amour-haine entre peuples voisins. Du Syrien de base, nombre d'entre nous ne voient que le soldat ou le manœuvre. Qu'il exerce une autre fonction (gare aux...
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