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Ces images-là

On se souvient du rôle joué par CNN lors de la première guerre du Golfe. De ces paraboles de poche qui prospéraient dans le désert comme autant de petits champignons hallucinogènes, transportant des visions nocturnes de l'avancée des soldats rendus verts par les caméras thermiques. Ce combat de Martiens était alors diffusé minute par minute sur une idée de génie de la chaîne américaine. On avait beau, comme souvent aux États-Unis, cultiver une certaine indifférence à l'égard du reste du monde, ces nouvelles des « boys » qui arrivaient en direct, qui ressemblaient davantage à un reality show qu'à une guerre au sens classique, avaient gardé scotchés devant leur écran plusieurs dizaines de millions de téléspectateurs sur toute cette période qui avait ouvert en grande pompe la décennie 90.
Nous sommes déjà 20 ans plus tard. Ce que nous appelons aujourd'hui le printemps arabe se déroule, comme il se doit sous nos latitudes, à huis clos. Tous les journalistes sont écartés de la scène et transmettent les informations en pointillé. Tous ? Non. Il suffit de jeter un coup d'œil sur YouTube, pourvu qu'on ait le cœur bien accroché. Sans aucun filtre ni censure, ce sont parfois les victimes elles-mêmes qui se désignent reporters, autrement dit témoins, autrement dit martyrs dans le plein sens du mot. Ces petits films qui ne durent pas plus de 4 minutes, où que se déroule leur action, semblent avoir le même producteur pervers. On voit des manifestants qui se dispersent en courant. On distingue des coups de feu. On aperçoit au loin des hommes qui tombent. Celui qui filme avec son mobile court sans s'arrêter de filmer. La caméra intégrée enregistre son souffle saccadé, le bruit affolé de ses pas, sa peur gigantesque. Le macadam file, gris, mité, puis tout à coup, un ruisseau de sang. Tout près, un homme vient d'être touché par une balle tirée de nulle part. Un autre, un troisième, combien sont-ils ? L'un est quasiment éventré, l'autre a la boîte crânienne défoncée, un autre encore rend l'âme sans avoir vu venir, et par crainte que Dieu ne l'oublie, ses compagnons lui font prononcer « Allah Akbar ! » avec son dernier souffle. Le caméraman improvisé est sur le point de défaillir. On le sent au tremblement de l'image, à la fixité d'un plan inutile, à la fêlure dans sa voix. Tout à coup, il est pris de rage et se sent investi d'une mission. Il se dirige vers les blessés, ceux qui ont gardé un reste de vie. Il les enjoint de montrer leurs blessures. Il prend tout, ne s'épargne rien : « Les voilà, les promesses du régime, les voilà, les réformes ! » Nouvelle salve, un nouveau groupe arrive en courant. Les victimes, mortes ou vives, sont transportées sans ménagement par d'autres manifestants paniqués les traînant par les membres. Les hommes pleurent, les larmes se mêlent au sang et le sang au désespoir. Un peu plus tard, on s'arrangera pour poster le document sur Internet. Pour que nul n'en ignore.
Ces Robert Capa du pauvre, leurs images ne postulent à aucun concours, ne prétendent à aucune récompense. Elles n'ont nécessité ni courage ni héroïsme. Leurs auteurs n'ont pas demandé à être là, n'ont même pas soupçonné, du moins au début, ce qui les attendait pour avoir osé protester. Ces images reflètent une nouvelle ère de l'information, libre et crue, sans mise en scène. Elles dégagent le genre de lumière d'aube que craignent les vampires.
On se souvient du rôle joué par CNN lors de la première guerre du Golfe. De ces paraboles de poche qui prospéraient dans le désert comme autant de petits champignons hallucinogènes, transportant des visions nocturnes de l'avancée des soldats rendus verts par les caméras thermiques. Ce combat de Martiens était alors diffusé minute par minute sur une idée de génie de la chaîne américaine. On avait beau, comme souvent aux États-Unis, cultiver une certaine indifférence à l'égard du reste du monde, ces nouvelles des « boys » qui arrivaient en direct, qui ressemblaient davantage à un reality show qu'à une guerre au sens classique, avaient gardé scotchés devant leur écran plusieurs dizaines de millions de téléspectateurs sur toute cette période qui avait ouvert en grande pompe la décennie 90.Nous sommes déjà 20...
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