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Bus generation

On voudrait ne pas y revenir. C'est une déjà vieille histoire, cette tragédie, un jour comme hier, il y a 36 ans. On voudrait ne pas, mais c'est elle qui revient, elle qui nous hante, avec ce bus rouge et blanc, qui avait probablement un gros plumeau gris et poussiéreux à la proue, plein de cartes postales « souvenir du Liban » sous le plastique jauni enveloppant le skaï crasseux du tableau de bord, une chaussure d'enfant attachée à l'échappement, curieux grigri qui vous angoissait quant au sort de l'enfant, un chaos de passe-temps et d'objets pieux pendant au rétroviseur et un klaxon qui jouait la cucaracha. Un bus, quoi. Un autocar en tout point semblable à celui de l'école, avec son gros chauffeur chauve qui allumait ses cigarettes avec des allumettes en papier ciré. Parfois pour nous distraire dans les embouteillages, ces allumettes-là, il en déroulait une qui ressemblait de la sorte à une mariée en robe à traîne. Il la collait à l'autre, les embrasant ainsi tête à tête. Quand le feu atteignait la mariée, sa robe se soulevait, bordée d'un friselis rougeoyant, et puis partait en cendre légère. Moment de poésie dans l'hystérie du trafic.
La tragédie du bus de Aïn el-Remmaneh s'est inscrite dans notre histoire collective, certes. Mais elle a surtout parasité notre ADN. Où que nous soyons dans le monde, depuis qu'elle nous a dispersés, nous savons reconnaître nos compatriotes à ce rien d'éteint dans le regard, qui indique qu'un jour il a été traversé par ce bus-là. Un Fargo de 1960, le genre à gros museau, avons-nous appris hier grâce à l'association Umam, qui organisait une manifestation autour de la bête. À cause de ce bus, de la tuerie qui a eu lieu dans ce bus à 14 places assises et innombrables debout, à cause des revanches et contre-revanches qui ont suivi, nous sommes ce que nous sommes, certains enferrés dans une inquiétude sans répit, d'autres au contraire incroyablement confiants, ce qui ne les a pas tués les ayant rendus, croient-ils, plus forts.
De cet examen de conscience qui s'impose à nous une fois l'an, à l'occasion de ce douloureux anniversaire, il ressort que la population est relativement pacifiée, et en tout cas moins encline à déclencher une guerre, ayant appris que ce genre de kermesse est quasiment impossible à arrêter. Les comptes de la guerre civile n'ont jamais été faits. On a jeté un voile pudique sur cette honte dont tour à tour chaque communauté, chaque partie s'est rendue responsable. Mais un à un, nous dont les enfants ont l'âge que nous avions alors, nous dont le sommeil est un arrêt quotidien pour ce bus rouge criblé de balles et paré de breloques, ce bus qui nous a enterrés dans les abris, semés sur les routes, laissés sans domicile, catapultés dans l'exil, nous le savons, que plus jamais. En tout cas sans nous.
On voudrait ne pas y revenir. C'est une déjà vieille histoire, cette tragédie, un jour comme hier, il y a 36 ans. On voudrait ne pas, mais c'est elle qui revient, elle qui nous hante, avec ce bus rouge et blanc, qui avait probablement un gros plumeau gris et poussiéreux à la proue, plein de cartes postales « souvenir du Liban » sous le plastique jauni enveloppant le skaï crasseux du tableau de bord, une chaussure d'enfant attachée à l'échappement, curieux grigri qui vous angoissait quant au sort de l'enfant, un chaos de passe-temps et d'objets pieux pendant au rétroviseur et un klaxon qui jouait la cucaracha. Un bus, quoi. Un autocar en tout point semblable à celui de l'école, avec son gros chauffeur chauve qui allumait ses cigarettes avec des allumettes en papier ciré. Parfois pour nous distraire dans les...
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