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« Je ne sais si j'ai rencontré, dans ce monde d'ambitions égoïstes au milieu duquel j'ai vécu, un esprit plus vide de la pensée du bien public que le sien. J'y ai vu une foule d'hommes troubler le pays pour se grandir : c'est la perversité courante ; mais il est le seul, je crois, qui m'ait semblé toujours prêt à bouleverser le monde pour se distraire.  » (Houellebeck in La carte et le territoire, Flammarion 2010, citant Houellebeck (son personnage) citant Tocqueville (Souvenirs) parlant de Lamartine). Oui, ce même doux Alphonse de Lamartine dont un cèdre porte le nom dans une forêt du Liban, et qui tâta de la politique et fut élu député, royaliste puis républicain. On voudrait que Tocqueville eût été un jaloux malveillant. Il n'empêche. Ce portrait, cinglé en moins de cinq lignes, si proche du profil de base de la politicaille qui gouverne le Liban depuis des décennies, est d'une perfection qui donne la chair de poule. Tout aussi prêts à « troubler le pays pour se grandir », et non moins « prêts à bouleverser le monde pour se distraire » quand l'ambiance leur paraît trop calme, les hommes qui nous gouvernent sont donc des Lamartine, voilà qui est rassurant.
On se demandait aussi d'où ils tiennent ce verbe imagé, où ils trouvent ces expressions savoureuses qui ponctuent leurs colères homériques, où ils puisent la densité de leur silence quand la gravité de la situation transforme les mots en points et nous laisse, le cœur suspendu, le souffle interrompu, dans l'attente d'un cataclysme dont seule saurait nous sauver cette rime qui peine à venir. Ah, ces poètes que nous nous sommes choisis pour édiles, ont-ils du talent ! Ne les avons-nous pas élus, d'ailleurs, dans notre infinie sagesse, parce qu'ils sont les plus beaux parleurs ? Tous les soirs, à la télévision, n'est-ce pas avec la plus grande fierté que nous suivons leurs débats, certains que c'est le nôtre qui sera le plus « mieux » et qui aura le dernier mot, ou en tout cas le plus gros ? C'est bien connu, nous sommes un peuple d'artistes. Peu nous chaut d'avoir à manger, de quoi instruire nos enfants, assurer notre retraite et nos frais de santé, un minimum d'eau ou d'électricité, pourvu que la tirade soit belle et qu'elle casse quelques dents dans l'autre camp. Tout perdre, leur avons-nous bien dit... fors l'honneur !
Et l'honneur, nous en sommes assurés, sera toujours sauf. Si les mots viennent à manquer, nous avons les armes. Et cette certitude est un baume à nos cœurs. Notre seul regret serait qu'un jour ces discours historiques, destinés tantôt à se grandir, tantôt à bouleverser le monde, tombent dans l'oubli. Et que nos petits-enfants n'aient pas la chance de découvrir la somptueuse rhétorique que, pris dans le feu de l'action et la passion de l'échange, nul n'aura songé à consigner  ■
« Je ne sais si j'ai rencontré, dans ce monde d'ambitions égoïstes au milieu duquel j'ai vécu, un esprit plus vide de la pensée du bien public que le sien. J'y ai vu une foule d'hommes troubler le pays pour se grandir : c'est la perversité courante ; mais il est le seul, je crois, qui m'ait semblé toujours prêt à bouleverser le monde pour se distraire.  » (Houellebeck in La carte et le territoire, Flammarion 2010, citant Houellebeck (son personnage) citant Tocqueville (Souvenirs) parlant de Lamartine). Oui, ce même doux Alphonse de Lamartine dont un cèdre porte le nom dans une forêt du Liban, et qui tâta de la politique et fut élu député, royaliste puis républicain. On voudrait que Tocqueville...
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