Lors de son voyage en Orient, Nerval relevait que « d'après un préjugé particulier à la race d'Othman, la maison qu'un Turc se fait bâtir ne doit pas durer plus que lui-même ; c'est une tente dressée sur un lieu de passage, un abri momentané, où l'homme ne doit pas tenter de lutter contre le destin en éternisant sa trace, en essayant ce difficile hymen de la terre et de la famille où tendent les peuples chrétiens ». Ainsi, bien avant le XIXe siècle d'où nous parvient ce constat, le territoire du Liban présentait deux aspects architecturaux, reflets de deux cultures. L'une, enracinée, déterminée à durer en bâtissant ses maisons en dur pour éterniser sa trace, l'autre, mouvante, détachée, indifférente à l'idée de se fixer ou de verser son tribut à la mémoire. Aussi le paysage comportait-il d'un côté « la vieille maison libanaise », pierre de sable jaune sur le littoral ou de granite dans la montagne, parfois coiffée d'un toit de tuiles rouges ; et de l'autre « des kiosques en bois peint à la mode de Constantinople ». Les kiosques en bois peint ont disparu en moins d'un siècle ; nul contemporain ne se souvient d'en avoir vu. Les maisons de pierre ont tenu le coup jusqu'à la guerre civile puis elles ont disparu à leur tour l'une après l'autre, inexorablement remplacées par des immeubles sans coquetterie. S'il en reste quelques témoins, c'est pour rappeler l'ironie du sort qui a fini par engloutir le bois comme la pierre, l'éphémère et le prétendument durable. On serait tenté de penser que les Turcs, par fierté, auront préféré donner au temps une pâture légère qui leur était indifférente et que les chrétiens, eux, ont perdu des biens qui leur étaient précieux. Que peut-on contre le temps ? Cela dit, les pierres vieillissent avec talent, et même si leur prétention à l'éternité est vaine, elles vibrent avec la vie. Elles absorbent les ombres, les âmes, les odeurs, les mouvements du soleil. Elles hébergent avec une sorte de bienveillance une faune et une flore opportunistes qui en échange lui tiennent compagnie. Mais la ville a désormais d'autres urgences. C'est dans le ciment, le verre et l'acier qu'il lui faut grandir. Ces matières-là sont hostiles aux petites vies, qu'elles soient humaines ou autres. Elles vieillissent en se gangrénant. Leur déclin est misérable quand la main de l'homme s'en retire. Nous revoilà bâtissant pour le néant. L'histoire nous en tiendra rigueur ■
Lors de son voyage en Orient, Nerval relevait que « d'après un préjugé particulier à la race d'Othman, la maison qu'un Turc se fait bâtir ne doit pas durer plus que lui-même ; c'est une tente dressée sur un lieu de passage, un abri momentané, où l'homme ne doit pas tenter de lutter contre le destin en éternisant sa trace, en essayant ce difficile hymen de la terre et de la famille où tendent les peuples chrétiens ». Ainsi, bien avant le XIXe siècle d'où nous parvient ce constat, le territoire du Liban présentait deux aspects architecturaux, reflets de deux cultures. L'une, enracinée, déterminée à durer en bâtissant ses maisons en dur pour éterniser sa trace, l'autre,...
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