Rechercher
Rechercher

Épineuses et cactées

Nombre de sociologues qui se sont penchés sur les causes de la guerre civile libanaise sont unanimes sur un constat : en 1975, à la veille du premier incident, la société de ce pays évoluait à deux vitesses. Le progrès des transports, le développement du réseau routier, la tentation de la ville ont incité nombre de jeunes des milieux ruraux à l'exode. Arrivés à Beyrouth, ils ont trouvé une cité occidentalisée à outrance avec un mode de vie au choix scandaleux ou inaccessible. Leur capitale était littéralement un pays étranger. Une culture d'hostilité à la ville s'est développée depuis lors. Centre politique, administratif et financier, elle représentait tout ce que le Liban profond n'avait jamais côtoyé, des femmes  montrant leurs jambes et plus, des musiques barbares, des films incompréhensibles, des populations de langues et de races différentes. Elle était qui plus est marquée d'un parfum de trahison, ayant hébergé les pouvoirs successifs de l'Empire ottoman et du mandat français.
Dans ce contexte, la création à l'arraché de l'État d'Israël a offert un exutoire. Ennemi tout désigné, il permettait de canaliser les conflits en éloignant autant que possible la perspective d'une guerre fratricide. Or celle-ci, pour des raisons religieuses, donc culturelles, n'est jamais bien loin. Comme la mort, elle est « dans la chambre à côté ». Chaque fois que l'on s'en rapproche, les soucis internes aidant et la promiscuité attisant l'exaspération pour éviter la transgression, on se tourne vers Israël.
Gérard de Nerval, grand mélancolique, raconte dans son Voyage en Orient une histoire caractéristique de nos mœurs. Hébergé par un cheikh du Kesrouan en plein conflit interreligieux de la Montagne, il entend une rumeur selon laquelle des villages chrétiens auraient été attaqués par des druzes. Aucun moyen de le vérifier, mais dans le doute, les fougueux chevaliers de la région décident d'organiser une expédition punitive. Nerval veut en être, vivre quelque chose d'intense pour une fois. Après quatre heures de route, il voit ses compagnons préparer l'assaut. Il prend un yatagan, sentant venue son heure de gloire. « Plusieurs d'entre eux semblèrent se concerter puis ils se mirent à attaquer la haie de cactus qui formait la clôture (...) les spatules épineuses roulaient à terre comme des têtes coupées », raconte le poète, ajoutant avoir demandé au prince « si nous n'avions d'ennemis à combattre que des cactus et des mûriers ».
Cactus, mûriers les Placebo, Gad Elmaleh et consorts. Seule l'ignorance engendre la peur, et Kamal Joumblatt ne s'y est pas trompé au début des années 70, qui, pour éviter une réaction violente d'une certaine partie de la population, avait fait interdire un concert de Johnny Hallyday. Il faudrait aujourd'hui remercier ceux qui pour diaboliser ces simples artistes les frappent du sceau honni d'Israël. Pirouette idéale pour éviter de rejouer Caïn. « Donne-moi l'intelligence et je vivrai », dit un psaume. Il y a dans l'air comme une agonie ■
Nombre de sociologues qui se sont penchés sur les causes de la guerre civile libanaise sont unanimes sur un constat : en 1975, à la veille du premier incident, la société de ce pays évoluait à deux vitesses. Le progrès des transports, le développement du réseau routier, la tentation de la ville ont incité nombre de jeunes des milieux ruraux à l'exode. Arrivés à Beyrouth, ils ont trouvé une cité occidentalisée à outrance avec un mode de vie au choix scandaleux ou inaccessible. Leur capitale était littéralement un pays étranger. Une culture d'hostilité à la ville s'est développée depuis lors. Centre politique, administratif et financier, elle représentait tout ce...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut