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Memento mori

Plus qu'aucun autre pays au monde, le Liban a l'habitude de fournir des clichés faciles aux journalistes étrangers. Le public de ces derniers est d'ailleurs friand de raccourcis qui lui épargnent la peine de remettre en question sa vision du monde et déplacer l'agencement confortable de ses idées. Sujet bateau, Beyrouth-Pompéi, qui d'une part danse sous les bombes et de l'autre crie vengeance, présente un tel risque de poncif que même un pisse-copie de base ne devrait pas s'y hasarder.
Cela dit, la chaîne M6 a pris le risque de confier au documentariste Bernard de la Villardière le tournage d'un nouveau film sur le Liban et sa capitale, qui vient d'être diffusé à une heure d'audience limitée. Annoncée sous le titre Business, tourisme et kalachnikov, les mille visages de Beyrouth, l'émission alignait d'entrée de jeu ces lieux communs qui pouvaient faire craindre le pire. Pas de surprise, les gros marronniers étaient là : la sécurité, les jeunes loups du business, les boîtes de nuit, les intégristes, les camps palestiniens, la « ligne bleue » au-delà de laquelle commence d'un côté comme de l'autre le territoire ennemi. On ne peut réprimer une certaine impatience en songeant au temps depuis lequel la même soupe nous est resservie... Mais il se passe quelque chose.
Est-ce l'effet mantra d'une énième redite ou l'introduction d'éléments nouveaux dans une image délavée, tout Beyrouthin que l'on est, on découvre sa ville sous un autre jour, en premier lieu urbanistique. À vivre au raz des échappements, et bien que l'œuvre assidue des pelleteuses n'échappe à personne, on n'a pas vu à quel point notre environnement avait changé d'aspect. Notre petit port sur la Méditerranée est en train de devenir une mégapole. Voilà qui serre le cœur, de regret ou de fierté, qu'importe. Ensuite la sécurité, en l'occurrence celle de Samy Gemayel dont le frère n'a été assassiné que depuis quelque trois ans. Mais le décor change si vite, les événements se bousculent à un tel rythme qu'une préoccupation chasse l'autre. On est presque étonné que Samy Gemayel ait besoin des stratagèmes évoqués pour circuler dans la ville. Beyrouth nous mange la mémoire. Et puis il y a ces quartiers fermés, dits « sécuritaires », où la ville se replie sur son double obscur. Dans ces lieux réputés inaccessibles hormis à leurs riverains, ce sont des victimes relogées, bénéficiant d'une meilleure qualité de vie que l'on découvre, prêtes à tout perdre à tout moment, confiantes que tout leur sera rendu au centuple. Il y a cette rencontre entre chefs intégristes à Aïn el-Heloué où, malgré les armes pointées sur les journalistes, affleure un parfum de pantomime. Pourquoi les protagonistes sont-ils si peu convaincants ? Il y a bien sûr l'euphorie des nuits en boîte qui nous donne l'illusion de vivre un éternel week-end. Mais de tout cela il résulte, en dépit de l'amnésie galopante, une énergie fantastique générée par le tourbillon de particules de toutes nos contradictions. La scène beyrouthine apparaît dans ce documentaire comme une immense vanité, un memento mori où le souvenir de la mort n'a d'autre effet que d'exalter la vie.
La vraie révélation, c'est qu'en 2010 arrive à maturité une génération naguère sans passé et sans avenir, une génération qui n'a eu d'enfance que de guerre et d'exil, et qui a miraculeusement choisi de croire en elle-même autant qu'au fluide vital que génère ce pays sans cesse au bord du gouffre. Et qui entraîne dans son enthousiasme une Europe en mal d'élan, encore abattue par les effets de la crise de 2008. Fascinant ■
Plus qu'aucun autre pays au monde, le Liban a l'habitude de fournir des clichés faciles aux journalistes étrangers. Le public de ces derniers est d'ailleurs friand de raccourcis qui lui épargnent la peine de remettre en question sa vision du monde et déplacer l'agencement confortable de ses idées. Sujet bateau, Beyrouth-Pompéi, qui d'une part danse sous les bombes et de l'autre crie vengeance, présente un tel risque de poncif que même un pisse-copie de base ne devrait pas s'y hasarder. Cela dit, la chaîne M6 a pris le risque de confier au documentariste Bernard de la Villardière le tournage d'un nouveau film sur le Liban et sa capitale, qui vient d'être diffusé à une heure d'audience limitée. Annoncée sous le titre Business, tourisme et...
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