Elle a toujours eu besoin de bras, la ville. Des bras pour le commerce et des bras pour la guerre, qui est un commerce comme un autre. Le portefaix est un personnage incontournable de la mémoire de Beyrouth. On dit qu'il y en avait même dans les marchés, pour porter les courses des dames qu'ils suivaient à pied, un énorme panier attaché par une corde à leur front. Elles les « levaient » dans un coin du souk. Le marché était conclu pour quelques sous. Tel un pur-sang qui fait la mule à l'âge de la retraite, le portefaix vieillissant commençait haleur au port et finissait caddie quand ses forces l'avaient quitté. Pas bien glorieux, ce métier à la portée de tout homme normalement bâti était réservé aux gens de passage. Aux étrangers venus chercher fortune dans un pays que l'on croit traverser sans s'arrêter, mais qui s'enroule à vos pieds et vous ancre là, indéfiniment journalier.
Les étrangers, il y en a deux sortes : les touristes, que nous aimons sans nous forcer, avec la sincérité d'un peuple réputé pour son sens de l'accueil et qu'une guerre interminable a frustré de son talent. Et puis les autres, les travailleurs « immigrés », un mot que nous avons du mal à retenir, « émigré » nous étant plus familier, habitués que nous sommes à chercher fortune sous des ailleurs où l'herbe nous semble toujours plus verte. Ceux-là sont pour nous les vrais étrangers. Ils ont beau avoir des employeurs, des papiers en règle, il n'y a ici aucune structure collective dont ils puissent profiter, juste pour faire comme tout le monde et sentir un semblant d'intégration. Ils viennent offrir leur échine sur les chantiers, leurs nuits dans les stations d'essence, leur ennui aux portes des immeubles qu'ils gardent avec nonchalance, attendant l'heure d'emporter les poubelles et l'arrivée de l'eau pour laver l'escalier.
Ceux qui viennent par la Syrie à l'aventure se regroupent ici et là en des lieux connus des embaucheurs. Et, comme il y a un siècle, se font embarquer à l'aube par pleins tombereaux sans connaître le travail qui les attend. Ils n'ont aucune compétence, mais on leur fera construire des tours s'il le faut, ou labourer des terres, et ils accepteront, au rabais s'il le faut, au cours du jour et selon la concurrence.
Comment ignorer la solitude de ces hommes qui passent entourés du fantôme de tous les « sours » abattus, leur misère sociale et affective. Il n'est pas rare que l'un tue l'autre pour lui dérober ses économies, maigre trésor amassé au prix de quelles souffrances ? Comment s'étonner du massacre de Ketermaya, et du lynchage de Ketermaya ? « Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine »... et ne plus être un Étranger ■


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef