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Claires fontaines

Fin de journée à Beyrouth. De ce café du centre-ville coincé entre deux rues, l'une courant à l'ouest vers la mer et l'autre au nord vers le Sannine, on voit monter la houle des promeneurs. Chargés de sacs, chargés d'enfants, chargés de commissions, chargés d'âmes... Une dame en fauteuil roulant poussée par sa fille demande qu'on l'emmène à « Solidere ». Mais on y est, à Solidere, dit la fille. À quoi s'attendait la mère ?
Il paraît qu'on attend deux millions de touristes cet été. Il paraît que l'aéroport, construit selon des normes raisonnablement optimistes, doit s'organiser pour faire face. Par habitude, les autochtones spéculent sur la probabilité d'une attaque israélienne. Comme ça, entre la poire et le fromage, avec une désinvolture effarante : « Tu crois qu'ils attaqueront avant ou après le Mondial ? » C'est qu'en juillet 2006, juste après le coup de boule de Zidane, on s'en était reçu un énorme, de coup de boule. Et c'est drôle comme nous n'avons aucune superstition à parler de malheur. Il faudra bien, pourtant, qu'un jour l'idée de guerre redevienne scandaleuse et qu'elle cesse de s'agiter à tous nos horizons.
Dans un terrain vague fraîchement déblayé par les pelleteuses, une grande haie d'hibiscus et de capucines. Plantes résiduelles d'une vie révolue, qui fut tranquille et conviviale. S'attendrir une dernière fois. Quand la ville prendra-t-elle son visage définitif, que l'on sache à quoi ressemblera notre espace vital une fois les promoteurs repus ? Mais à peine un chantier s'achève qu'un autre démarre. Tout le monde semble vouloir habiter au même endroit. Mystère du nouvel âge grégaire.
Vendredi soir. Les ados sortent en meute. Ça les rassure d'aller comme ça bras dessus, bras dessous. Où vont-ils ? À la fontaine. Ah, bucolique fontaine où les jeunes loups vont boire, fontaine des lavandières, des porteuses d'eau, des regards furtifs, des baisers volés... Mais c'est le bac en marbre à ruissellement automatique, inondé de néon, nimbé de gaz d'échappement, qui leur tient lieu, dans le centre commercial du quartier, de point de rencontre.
Plus Beyrouth s'efface, plus elle fait place à des chimères. Nous vivons dans l'irréalité  ■
Fin de journée à Beyrouth. De ce café du centre-ville coincé entre deux rues, l'une courant à l'ouest vers la mer et l'autre au nord vers le Sannine, on voit monter la houle des promeneurs. Chargés de sacs, chargés d'enfants, chargés de commissions, chargés d'âmes... Une dame en fauteuil roulant poussée par sa fille demande qu'on l'emmène à « Solidere ». Mais on y est, à Solidere, dit la fille. À quoi s'attendait la mère ?Il paraît qu'on attend deux millions de touristes cet été. Il paraît que l'aéroport, construit selon des normes raisonnablement optimistes, doit s'organiser pour faire face. Par habitude, les autochtones spéculent sur la probabilité d'une...
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