De tous les élus, qu'ils soient députés ou membres des conseils municipaux, le moukhtar est le seul dont le titre signifie en arabe : « l'élu », mieux : « le choisi ». Autant dire que c'est lui le préféré, le plus proche de tous les gens qui défilent à l'isoloir. C'est pourquoi, dans les villages, on l'aime bien le moukhtar. Souvent il est le dernier à porter le « cherwel » et les moustaches en crocs. Dans son officine, il y a un relent de mazout dû au poêle qui goutte lentement tout l'hiver. Il y a une cafetière qui bout tout aussi doucement sur la cendre chaude du brasero. Pour tout équipement, il a une méchante table administrative en fer laqué gris, avec de lourds tiroirs qui coincent et qui se décoincent en mordant les doigts. Il a des timbres, un bic, un tampon encreur, un cachet et ... une masbaha. Un passe-temps. Parce que les gens n'ont pas tout le temps besoin qu'on les reconnaisse. Il faut meubler entre deux clients. Alors les désœuvrés du village passent parfois tailler une bavette. Le café fait des auréoles sur les registres.
Mais c'est un personnage, le moukhtar, ce n'est pas pour rien qu'on l'a choisi. Souvent c'est un vieux fier à bras avec un tas de souvenirs lumineux. Des souvenirs de vaches qu'il a aidées à vêler, de malfaiteurs qu'il a arrêtés tout seul, de moissons qui n'auraient pas pu se faire sans son aide et d'autres choses encore qui rythment la vie d'un héros de village. J'ai connu un moukhtar qui, à près de 90 ans, appelait encore sa femme pour la bagatelle. Il hurlait son nom de l'autre bout de la maison : « Wadjiiiihaaa ! » La pauvrette, une jeunesse de 15 ans sa cadette...
Oui, mais le moukhtar, ce n'est pas que du folklore. Voici que déboule une nouvelle génération de moukhtars engagés. Voyez Michel, le moukhtar de la rue Monnot, à Beyrouth. Il a été le premier à inventer le concept de restauration équitable. Dans les années 90, la rue Monnot, longtemps « ligne verte », barricade où personne n'osait s'aventurer, s'est couverte de restaurants. Une aubaine inimaginable quelques mois plus tôt. À côté de ces lieux de rencontre et de joie de vivre continuait à peiner une population éreintée par la guerre, vieillie, démunie, à bout de souffle. Michel a demandé à tous les restaurateurs de la rue d'organiser à tour de rôle une distribution quotidienne de nourriture. Oui, mais de bons plats roboratifs. Pas des restes. Pas de la cuisine de soupe populaire. Pas de surplus genre resto du cœur. Ça a marché, et tout le monde était heureux, les restaurateurs les premiers. Michel connaissait ses ouailles, leurs noms et leur vie. On ne lui demandait pas davantage que d'apposer son cachet, mais comment connaître et ignorer ? Il se représente, si vous êtes du coin ■


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