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Trente-cinq ans, ce serait déjà de l'histoire si l'histoire n'avait autant de hoquets. Depuis ce 13 avril 1975, combien d'entre nous ont-ils jamais imaginé ce que serait le Liban en 2010 ? Combien ont-ils pu même se projeter en 2010, avec une espérance de vie proche de zéro sous les bombardements intensifs échangés parfois juste pour le sport entre miliciens et quartiers ? Longtemps la guerre civile a ressemblé à une guerre de conquête, de déplacement de populations, d'occupations et de squats, de reptation des populations du pays profond vers cet Eldorado pourri que représentait la capitale. Économie de l'ombre, contrebande, commerce de tout ce qui existe, combien d'années pour remettre en place ce qu'une tornade aveugle a emporté sans merci ? Le chaos est toujours là, mais combien se souviennent aujourd'hui de ce que fut le vrai chaos ?
Du 2 au 6 septembre 1923, le Japon fut ravagé par un séisme effroyable suivi d'un terrible raz de marée. Des quartiers entiers furent détruits à Tokyo et Yokohama. Les journaux écrivaient alors qu'il faudrait au Japon plus d'un siècle pour se relever de ses ruines. Ce que le Liban a vécu il y a trente cinq ans et tout au long des nombreuses années qui ont suivi l'événement crucial du 13 avril équivalait en violence à un tremblement de terre dont les répliques continuent à se faire sentir encore aujourd'hui. Mais tout comme le Japon s'est relevé - et avec quel panache ! - bien plus vite que prévu, Beyrouth a aujourd'hui l'apparence d'une ville qui maquille ses stigmates à la hâte, comme dégoûtée d'elle-même et d'un passé honteux. Elle érige des tours qu'on n'appelle pas encore gratte-ciel, mais ça ne saurait tarder, rase les petites maisons avec leurs jardins intérieurs qui rappellent que les étés sont chauds et que peu d'habitants restaient en ville passé le mois de juin.
Alors qu'aucune nouvelle vraiment rassurante ne nous est parvenue depuis des années, malgré l'arrêt des hostilités ; alors que nous avons la hantise permanente de la guerre même quand « il n'y a rien » parce que la guerre est d'abord en nous irrémédiablement ; alors que trop peu de réformes sont venues mettre de l'ordre dans la sarabande qui nous sert d'administration depuis des années, nous vivons dans le déni.
Laissons ce phénomène se calmer de lui-même. Écoutons plutôt les étrangers de passage qui iront ensuite dans les pays voisins s'offrir un bain culturel parmi les vestiges antiques religieusement préservés. Chez nous, c'est d' « énergie » qu'ils viennent se remplir, au diable la culture. Dans les ruelles de la ville, ils croient entendre les rumeurs des massacres que viennent couvrir les éclats de rire des noceurs et des noctambules. Au hasard d'un rayon de soleil, ils aperçoivent une façade criblée d'impacts, détournent le regard, un peu embarrassés d'avoir vu ce que nous oublions de voir et même de cacher. C'est violent, ces sentiments contradictoires, cette sécurité qui semble de façade, cette joie de vivre trop élégante pour ne pas être désespérée, cette abondance qui ressemble à du gaspillage, ce débordement d'émotions. Nous n'aurons pas mis cent ans à réparer les dégâts matériels de la guerre civile. Mais combien de temps pour reconnaître nos erreurs et recouvrer l'âge de raison ?

Trente-cinq ans, ce serait déjà de l'histoire si l'histoire n'avait autant de hoquets. Depuis ce 13 avril 1975, combien d'entre nous ont-ils jamais imaginé ce que serait le Liban en 2010 ? Combien ont-ils pu même se projeter en 2010, avec une espérance de vie proche de zéro sous les bombardements intensifs échangés parfois juste pour le sport entre miliciens et quartiers ? Longtemps la guerre civile a ressemblé à une guerre de conquête, de déplacement de populations, d'occupations et de squats, de reptation des populations du pays profond vers cet Eldorado pourri que représentait la capitale. Économie de l'ombre, contrebande, commerce de tout ce qui existe, combien d'années pour remettre en place ce qu'une tornade aveugle a...
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