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C'est une voix juvénile qui m'avait répondu au téléphone. Venez à l'heure du thé, m'avait-elle proposé. En empruntant la route en lacis qui longeait les collines de Yarzé, j'étais de plus en plus gagnée par l'embarras que me valait le motif de ma visite : parler chiffons...beaux chiffons il est vrai, puisqu'il s'agissait d'établir une sorte d'historique de la maison Dior à Beyrouth.
Dans cette thébaïde repliée sur un patio où déclinaient les couleurs du jour entre quatre orangers, une table ronde meublait l'espace central. Décor romanesque dans lequel un groupe d'amis de grand âge occupait l'après-midi avec des souvenirs, des silences légers, des brioches et du thé fumé. Pour avoir beaucoup entendu évoquer le nom d'Aimée Kettaneh, je ne l'avais jamais rencontrée auparavant. Elle s'est prêtée à cette interview avec une gentillesse qui dépassait toutes mes attentes. Elle m'a ouvert ses albums, autorisée à voir ces robes mythiques dont chacune, bien davantage que la griffe d'un couturier, portait la mémoire d'un événement flamboyant. À mesure, je n'y voyais plus des toilettes mais les armures d'un petit soldat vif et charmeur, tout à la conquête de ce graal qui permettrait à son pays de sortir de l'ombre. Quand Aimée Kettaneh s'est engagée avec une poignée d'idéalistes à donner vie au Festival de Baalbeck, le Liban faisait encore ses premiers pas dans l'indépendance, petit pays maladroit et rêveur, écartelé entre deux civilisations comme on peut l'être entre deux parents.
Dans cette ambiance country où l'on parlait français avec un léger accent oriental, où des brumes anglaises venaient rafraîchir un jardin de Provence, j'imaginais une Miss Marple aux anges, savourant la douceur vespérale avec les maamouls de saison. Tea time ? Eterni-ty time, ou le talent d'une génération d'anciens combattants des arts et des lettres, de résistants de la culture et de la philanthropie, au service de la préservation d'une civilisation perdue.
Il faut lire « Balades », les chroniques d'Aimée Kettaneh aux balbutiements du festival. Elle y note des impressions de voyage à la rencontre de grands artistes élus pour ressusciter le temple de Jupiter. Et les premiers spectacles. Et la chouette amoureuse de Mozart qui accompagnait les vents en hululant son plaisir. « Je termine un nouveau livre », m'a-t-elle confié, « Ça s'appellera Tatie Aimée raconte. Je le destine à mes petits-enfants. »
Elle est partie doucement quelques jours plus tard. Je garde son sourire bienveillant et l'écho de sa voix de jeune fille. Elle aura contribué à offrir au Liban ses rares moments de grâce, émaillant notre histoire de quelques plages lumineuses sans lesquelles il eut été difficile d'espérer  ■
C'est une voix juvénile qui m'avait répondu au téléphone. Venez à l'heure du thé, m'avait-elle proposé. En empruntant la route en lacis qui longeait les collines de Yarzé, j'étais de plus en plus gagnée par l'embarras que me valait le motif de ma visite : parler chiffons...beaux chiffons il est vrai, puisqu'il s'agissait d'établir une sorte d'historique de la maison Dior à Beyrouth.Dans cette thébaïde repliée sur un patio où déclinaient les couleurs du jour entre quatre orangers, une table ronde meublait l'espace central. Décor romanesque dans lequel un groupe d'amis de grand âge occupait l'après-midi avec des souvenirs, des silences légers, des brioches et du thé fumé. Pour...
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