Nos lecteurs étrangers, notamment français, ont du mal à comprendre l'omniprésence banale du religieux dans notre pays. Souvent, ils nous reprochent « nos anges, nos prophètes, nos Dieu(x) et nos Sainte Marie ». On les comprend. Voilà longtemps qu'en France la religion a quitté la sphère publique pour le domaine de l'intime. La France a trop souffert des guerres de religions pour laisser ce nerf délicat ajouter sa sensibilité aux difficultés quotidiennes.
Pourquoi n'avons-nous jamais réussi au Liban à faire de même ? Pourquoi notre Constitution, qui répartit le pouvoir entre les trois confessions majoritaires, ne nous a-t-elle jamais paru anormale ? Pourquoi la laïcité n'est-elle jamais parvenue à s'imposer dans nos statuts personnels ? Pourquoi l'appartenance religieuse qui achève de fragmenter un pays déjà exigu n'a-t-elle jamais cédé le pas à l'appartenance nationale ? Nous non plus n'avons pourtant pas manqué de guerres.
Étrange pays où clochers et minarets se poursuivent à l'assaut du ciel, où les communautés se congratulent les unes les autres le plus sincèrement et le plus chaleureusement du monde à toutes les fêtes et se soutiennent mutuellement aux enterrements, où l'on arbore en toute candeur qui sa croix, qui sa Fatiha pour bien montrer qu'on n'est pas tombé d'un poirier...et où le battement d'aile d'un papillon au bout du monde peut provoquer d'effrayantes levées de boucliers.
Naguère archaïque dans un monde laïcisé, aujourd'hui avant-gardiste dans un siècle qui se cherche à nouveau dans la religion, le Liban est à la fois victime de ses démons confessionnels et béni par l'omniprésence du sacré, son dernier rempart contre le chaos. D'ailleurs il est là le chaos. Dans cet écartèlement d'une société que rien ne parvient à souder. Mais c'est un chaos rendu académique ■


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