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Un souvenir pour oublier

Au plus fort de la guerre civile, j'avais pioché dans la bibliothèque paternelle un de ces livres désuets, sans doute La Symphonie pastorale de Gide, qu'on lit comme on scierait un barreau avec une lime à ongles, dérisoire tentative d'évasion. Si je ne me souviens que vaguement de l'histoire, je me souviens en revanche d'une phrase qui m'a poursuivie toute ma vie comme un refrain du diable - à propos de scie. Ce n'était ni un aphorisme ni une citation. Juste une phrase qui disait : « L'air est tiède et par ma fenêtre ouverte, la lune entre et j'écoute le silence immense des cieux. »
Cette ritournelle me revient depuis lors, chaque fois que je ressens la nécessité d'une fenêtre ouverte qui laisse entrer la lune et « le silence immense des cieux ». Il est affligeant de constater que dans ce pays, le Liban, rien n'est plus facile que de manipuler les esprits à coups de sombres présages. Annoncez à quelqu'un le report d'un événement, d'une cérémonie, d'une fête, que sais-je, il vous fera tout de suite ce regard effaré : « Pourquoi ? Il va se passer quelque chose ? » Coluche se moquait gentiment du journaliste Roger Gicquel, célèbre pour ses présentations dramatisées du journal télévisé, en disant : « Si un avion tombe quelque part dans le monde, c'est toujours sur les pompes à Gicquel. » De même, il faut savoir que pour un Libanais, si Israël pique une crise de nerfs contre l'Iran ou vice versa, si la Syrie signe la paix avec « l'ennemi sioniste », si un nouvel épisode s'ouvre dans la guerre des Malouines, si la crise financière de l'Islande ne trouve pas d'issue, si les guerres interreligieuses s'enveniment en Afrique, ce sera toujours sur ses pompes. Aussi, soyez gentil de ne pas laisser de porte claquer en sa présence. En lui parlant, ayez l'amabilité de bannir de votre vocabulaire les mots « explosion », « bombe », ou tout autre substantif de cette famille honnie et dont les publicitaires se gargarisent, connaissant leur impact par ici, sans jeu de mots. Évitez les engins qui font des bruits sourds ou saccadés. Votre Libanais est un être fragile malgré son aisance qui en jette. C'est un fataliste tendance pessimiste, les Cassandre de sa vie n'ayant jamais perdu un pari.
Ce que je trouve étrange, c'est que malgré sa certitude que le ciel, un jour ou l'autre, va lui tomber sur la tête ou la terre s'ouvrir sous ses pieds, il ne fait rien pour se prémunir des dangers qui le guettent. Tenez les Israéliens : ils ont la même paranoïa, en moins justifiée peut-être. Eux, ils réclament des abris, des masques à gaz, des provisions, de quoi tenir en temps de guerre. Nous, on attend juste que ça vienne et puis on verra bien. Pour ma part, je garde pour vade-mecum cette petite phrase : « L'air est tiède et par ma fenêtre ouverte, la lune entre et j'écoute le silence immense des cieux. » Juste pour ne pas oublier que ces choses existent. Et comme elles nous aident à exister !
Au plus fort de la guerre civile, j'avais pioché dans la bibliothèque paternelle un de ces livres désuets, sans doute La Symphonie pastorale de Gide, qu'on lit comme on scierait un barreau avec une lime à ongles, dérisoire tentative d'évasion. Si je ne me souviens que vaguement de l'histoire, je me souviens en revanche d'une phrase qui m'a poursuivie toute ma vie comme un refrain du diable - à propos de scie. Ce n'était ni un aphorisme ni une citation. Juste une phrase qui disait : « L'air est tiède et par ma fenêtre ouverte, la lune entre et j'écoute le silence immense des cieux. »Cette ritournelle me revient depuis lors, chaque fois que je ressens la nécessité d'une fenêtre ouverte qui laisse entrer la lune et...
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