Quand on s'en va, c'est pour une vie meilleure. Quand on revient, c'est pour sonner à ceux qui vous aiment et qui vous attendent la cloche des vacances et de la grande récréation. Nous en donnent-ils de la joie, nos émigrés, quand ils reviennent heureux et légers, parfumés de cette herbe tellement plus verte ailleurs. Nous en donnent-ils de l'espoir, des idées neuves, des ambitions pour ce Liban dont on désespère le reste de l'année. Quand ils débarquent, on ne sait jamais au début s'il faut les traiter avec la prévenance que nous avons pour les étrangers, ou à la manière bourrue que nous servons à nos bien-aimés. C'est un sentiment curieux, pétri de tendresse et d'exaspération, mais il nous fait vibrer, et rien d'autre ne compte. Le reste du temps, on se retrouve au téléphone, sur Internet, et par tous les moyens du câble et du satellite, chacun à son bout du pont. Plus que quiconque les Libanais le savent, partir ne veut plus rien dire. C'est du moins ce qu'on se dit pour supporter un tel lot d'absences et de séparations.
Alors non, ceux des nôtres qui partent pour mieux vivre, il leur est interdit de mourir au loin. Il leur est interdit de prendre l'avion du retour dans des cercueils de plomb. On a beau s'habituer à la mort à force de guerres, on ne s'habitue pas aux cercueils de plomb.
Car il n'y a rien dans un cercueil de plomb. Juste un peu de silence, et la forme d'une vie vécue qui revient se mouler en terre natale. À côté, il y a cette éternelle présence absence installée depuis des années, et qui rend impossible l'idée de deuil et qui entretient le déni avec perversité. Confort, à défaut de réconfort ■


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