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Un certain hiver

Beyrouth sent la neige. Ma grand-mère disait curieusement « Ça sent la neige », comme si la neige avait une odeur. Depuis quelques semaines pourtant, cette odeur blanche et sèche me poursuit. Les rues de la ville semblent fuir, les unes vers les trois bleus froids de la mer, du ciel et de l'horizon, les autres vers le Sannine tout à coup virginal et qui tourne barbe à papa au coucher du soleil.
Oui, la neige a une odeur. Elle ne ressemble à rien, mais elle est là, tenace, elle pique les narines, fond sur la ville avec le vent du nord, et l'air de rien vous donne envie de mettre les voiles. Non pas pour aller dans ces centres de sports d'hiver où le premier flocon justifie une invasion de badauds. La neige est plus loin. Elle est aussi dans le temps. J'en appelle à la mémoire de ceux, nombreux, qui ont vécu cet intermède entre les guerres cycliques, parfois si honteuses qu'on les avait rebaptisées « les événements », et le grand départ pour l'étranger, rester relevant du suicide. Entre « les événements » et le dernier avion, il y eut pour certains la montagne.
Longtemps cette montagne-là, qui n'était équipée ni pour l'hiver ni pour les sports d'hiver, fut le territoire exclusif des ermites et des habitants de l'été. Y débarquer un jour de janvier sans crier gare, c'était bouleverser toute une cohorte de lares et autant de bêtes opportunistes. L'installation, entre soulagement de se trouver loin des bombes et perplexité face aux contraintes d'une vie toute nouvelle, finissait par se faire sans trop de difficulté.
D'abord, quelques travaux de base pour assurer un minimum de chaleur. Achat de petits réchauds à pétrole chez un quincaillier du coin. Je me souviens du bruit léger de métronome que faisait le fuel en tombant goutte à goutte sur le feu. Je me souviens du linge mis à sécher sur le fil une nuit de blizzard, retrouvé le lendemain éparpillé, figé dans des postures de rigormortis. Je me souviens de l'école d'été qui avait rouvert ses classes pour les citadins refoulés de la ville. On ressemblait à ces enfants dans les films sur la Grande Guerre, que l'on mettait à l'abri dans des fermes loin de tout. Nous n'avions pas de vaches à traire ni de moutons à garder. Mais nous avions appris à faire du chocolat chaud dans une marmite, et à le servir à la louche aux visiteurs qui bravaient le froid et qui avaient sur le seuil des cils de cristal. Parfois, on avait de la neige jusqu'à la taille. Pour sortir de la maison, on se laissait glisser sur des plateaux de four. Au crépuscule qui tombait assez vite, le ciel avait des couleurs d'aurore boréale. Le flux électrique suffisait à peine à allumer une ou deux ampoules qui jouaient les stroboscopes. Nous en profitions pour faire les fantômes. N'est-ce pas ce que nous étions devenus, plombés de souvenirs morbides, loin de tout ce qui nous était familier ? En ce temps-là, c'est la neige qui sentait Beyrouth, une odeur joyeuse et inquiète qui ne ressemblait à rien  ■
Beyrouth sent la neige. Ma grand-mère disait curieusement « Ça sent la neige », comme si la neige avait une odeur. Depuis quelques semaines pourtant, cette odeur blanche et sèche me poursuit. Les rues de la ville semblent fuir, les unes vers les trois bleus froids de la mer, du ciel et de l'horizon, les autres vers le Sannine tout à coup virginal et qui tourne barbe à papa au coucher du soleil. Oui, la neige a une odeur. Elle ne ressemble à rien, mais elle est là, tenace, elle pique les narines, fond sur la ville avec le vent du nord, et l'air de rien vous donne envie de mettre les voiles. Non pas pour aller dans ces centres de sports d'hiver où le premier flocon justifie une invasion de badauds. La neige est plus loin. Elle est aussi dans le temps. J'en...
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