Je ne parle pas ici du café lyophilisé ni du liquide insipide que vous lâche une machine avaricieuse dans un gobelet mou. Le café, c'est cette alchimie à laquelle chacun ici a été initié dès l'âge où l'on vous autorise à « toucher au feu ». Poudre brune, parfois un peu rougeâtre avec des arômes de terre brûlée. Une cuillerée par tasse et une tasse pour la cafetière. On laisse bouillir en gardant l'œil. Première leçon de vigilance. Car le café est de nature impétueuse. Au premier frémissement, il est prêt à bondir hors du récipient. Tout l'art est de le rattraper. De l'apaiser un peu en l'éloignant de la flamme. On le ramène ensuite une ou deux fois. On le laisse remonter en évitant qu'il déborde. En veillant surtout à ne pas perdre la mousse.
Ah, la mousse ! Il en flottera un petit peu à la surface. C'est la première chose qu'on inspectera. Si elle fait un cercle, c'est une pièce d'or, signe qu'on va recevoir de l'argent. Qu'importe si on ne reçoit rien, car on ne reçoit jamais rien : c'est un signe de chance, et quelque part ça vous met en joie. C'est toujours petit un café. Il y en a toujours qui vous proposent « un petit café », comme s'il pouvait en être autrement. Trois, quatre gorgées, au-delà on est dans le marc. Et le marc comme chacun sait ne se boit pas. D'abord parce que c'est horrible, ensuite parce que cela reviendrait à boire son destin. Le café terminé, pour faire durer la pause et un peu la conversation, on l' « inverse » (non, on ne le renverse pas !). On attend que le marc coule sur les parois de la tasse, qu'il dépose son excédent dans la soucoupe, et puis, d'un geste théâtral à un moment que seul un expert saurait déterminer, on soulève et on scrute.
Certains vous diront d'imprimer votre pouce dans la coulée brune, que la fortune reconnaisse votre empreinte digitale. Commence alors la lecture des augures et des auspices. Les tirets que l'on voit sont des indicateurs de temps, qu'importe s'il s'agit de jours, de semaines ou de mois. Le marc trace parfois des méandres : un serpent, signe de médisance.
Il y a toujours de la médisance au fond d'un café. Avec tous ces cafés pris aux heures oisives, on finit par médire des absents qui ont le tort de l'être. Car le café, c'est l'autre nom d'une rencontre. Que l'on vous convoque « pour un café » dans un commissariat signifie que la convivialité risque de durer bien au-delà des quatre gorgées de la tasse. Un café de dames, c'est trois repas. Un café de condoléances, c'est trente minutes au tarif de base.
Mais au sens d'établissement public, un café est un lieu hautement démocratique où se font et se défont les nations le temps d'un débat. Tant de vérités s'y sont dites que dans certains pays ils furent parfois interdits. Buveurs de café, nous ne sommes décidément pas des taiseux ■


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