Le départ mardi de Claude Lévi-Strauss ne manquera pas de pimenter le débat. Cet anthropologue de génie a prédit une uniformisation du monde qui risque de rendre obsolète la notion d'identité, avant que se reforme une souche de particularismes alternatifs.
Du Liban, nous observons ces gymnastiques mentales avec fascination. Plus que nulle part ailleurs, l'identité est chez nous - merci Amine Maalouf - meurtrière. La guerre civile a tôt fait de nous apprendre le danger d'appartenir. À un moment de notre histoire, il y a bien eu ce désir de diverses communautés de vivre ensemble sur un même territoire. Mais s'il était fondateur, ce désir ne s'est pas enraciné. Depuis, 99,9 % des Libanais se flattent d'être « patriotes » et « nationalistes ». Ces notions sont choquantes pour un esprit européen du 3e millénaire, marqué par deux guerres mondiales dont le nationalisme fut précisément le nerf le plus sensible. Il faut comprendre que si le nationalisme est chez nous une vertu, c'est parce que le communautarisme est notre véritable vice.
Ce n'est pas un hasard si, en quête d'un gouvernement toujours impossible, nos responsables se sont retrouvés dans l'obligation de rechercher des valeurs communes. « Valeurs » est moins risqué qu'« identité ». « Identité » finit toujours chez nous dans un bain de sang.
Valeur : ce qu'il nous reste d'attachement à la terre, quand la ville a rincé nos racines d'une dernière eau boueuse. En automne c'est plus fort. Dans les cimetières mal entretenus (ne pas se rappeler au souvenir de la mort). Dans les chemins de montagne (les promeneurs de novembre ont la montagne à eux seuls). Dans les vergers où s'arrondissent les agrumes. L'odeur fade des feuilles mortes, l'odeur âcre de l'humus alourdi par la pluie, l'odeur tannée de l'argile qu'emportent des torrents violents et passagers. Les odeurs pour valeurs, quoi d'autre, quand l'amour de la patrie, à défaut d'être sensé, n'est plus que sensuel ?


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