Ces vieux immeubles résiduels sont un peu les matrices de la ville. Ils indiquent qu'elle a un passé, témoignent de la vie des générations antérieures, dans ces salons en velours bois de rose ou bleu fané, éclairés à la lanterne et peuplés d'ombres avant l'arrivée du 110V. La salle à manger embaumait le bois de cèdre. Recelait dans ses tiroirs des jeux de cartes, orphelins d'une reine ou d'un valet. La chaleur dégagée par les chaudières à gaz ou les gros fourneaux de fonte ornés de guirlandes de pelures d'oranges, retenait les effluves de soupe des dîners servis trop tôt. Les journées étaient courtes et le temps étrangement long.
Beyrouth n'a pas connu de croissance normale. Elle ressemble à ces enfants maladifs que l'on croit nains jusqu'à la puberté, et qui tout à coup se déploient à vue d'œil, prenant trois pointures et deux têtes en une année. Ville interrompue, sa reprise été aussi spectaculaire que monstrueuse. Dopée à la seule peur de mourir.
Une semaine pour vendre un immeuble, trois ans pour le construire. Le bâtiment est encore le seul secteur qui envisage un tant soit peu d'avenir en s'attelant à gommer le passé. C'est peut-être la raison pour laquelle il rassure les investisseurs.
Dans d'autres secteurs, la croissance est si visible qu'elle en est indécente au regard de la récession qui plombe le reste du monde. Qu'on nous pardonne cette légèreté. Elle nous vient de l'habitude du malheur. Contre le cabinet introuvable, contre les roquettes anonymes, contre l'absence d'institutions, le grand et le petit banditisme (à ce propos, je souhaite bonne lecture au gamin qui a cassé la vitre de ma voiture pour me piquer un livre. Walaw, il suffisait de demander !), contre tout cela, nous n'avons d'arme que rire et retenir la nuit. Qui sait de quoi les lendemains sont faits ?
« Quand les nations s'effondrent, préserve ta tête », dit un dicton arabe. À tous les pays qui cherchent une solution à la crise, un conseil libanais : faire l'autruche. Sauver au moins sa tête et les apparences : on ne peut pas tout sauver. Vivre d'illusions jusqu'à tromper la réalité même. Et salut les artistes ■


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