Enfermez un Libanais dans une tour de Babel : lui seul saura animer une conversation, en javanais s'il le faut. Avec les mains et de l'enthousiasme, la connaissance de la langue est accessoire. Par-delà la caricature, oui, nous sommes un peuple liant - sinon attachant -, et l'art d'aller vers l'autre n'a pour nous aucun secret. Juste un mystère : cette incapacité à communiquer avec nos semblables. Ce don salué dans le monde entier ne fonctionne que vers l'extérieur. De nous à nous, le plus banal des « bonjour » semble parfois insurmontable.
La division entre Libanais est devenue tellement endémique que c'en est une tautologie. Longtemps nous nous sommes transmis l'amabilité du guide, la réceptivité du traducteur, l'écoute du psychologue. Cela, nous en avons définitivement perdu la clé.
Voilà des semaines qu'on nous rebat les oreilles avec des histoires de gouvernement impossible à former, comme si nous étions le premier pays au monde à former un gouvernement. Voilà des semaines qu'on nous donne des prétextes, plus fallacieux les uns que les autres, pour justifier le vide sidéral du pouvoir et l'absence d'imagination de nos dirigeants. Le langage ne passe plus, ni entre eux, ni entre nous, ni entre eux et nous. Le jour où ils réussiront à se partager le fromage, il faudra en plus qu'on les en félicite, comme on le fait avec les enfants quand ils mangent sans se salir.
Quand on observe dans les collèges des agressions au seul prétexte que le programme d'histoire « peut heurter certaines sensibilités », on comprend que certains renoncent aux disciplines du verbe. Les matières dites littéraires sont peu à peu abandonnées pour les sciences, plus fédératrices, encore que. Le peuple des drogmans a viré aphasique, donc violent. De traduire à trahir, il y avait ce petit pas que nous avons lourdement franchi ■


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