En posant cet interdit, M. Sarkozy vient d'annoncer le titre d'une nouvelle querelle byzantine, inversion exacte du règlement des mollahs. Ces derniers définissent au nanomètre le pourcentage autorisé de peau ou de cheveu visible, et la France pose des restrictions sur la part cachée des femmes.
Ayant pour ma part un souvenir cuisant d'une formation à l'ENA sur les normes européennes, dont une longue session sur le calibrage des fraises et autres végétaux irréguliers, je vois d'ici les muftis laïcs de l'Union planchant sur les esquisses du voile au format républicain. C'est qu'il en faudra, de l'imagination, pour préserver l'esprit du voile sans égratigner l'esthétique libérale ! Rappelons en passant que de grands couturiers comme Azzedine Alaïa et Yves Saint Laurent s'y sont frottés avec bonheur dans l'esprit visionnaire qui est le leur.
Au crédit de Sarkozy, il faut admettre que le voile intégral, tant qu'il représente un vêtement imposé aux femmes par les hommes crainte qu'elles s'exposent au regard concupiscent de quelque étranger, et tant qu'il est accompagné d'autres formes de répression telles que l'interdiction de conduire, de voyager ou de se déplacer seules ou d'être examinées par un médecin mâle, voire l'obligation de garder la maison, est évidemment condamnable.
Il est également vrai que cet interdit retentissant de la burqa, à un moment où aucune urgence ou menace immédiate ne le justifie, n'est qu'une manière de faire passer en douce la tolérance toute nouvelle du foulard, annoncée sans trop de publicité.
Pour qui n'en a pas l'habitude, il y a quelque chose d'intimidant, pour ne pas dire de déstabilisant, à tenter de communiquer avec une femme dont on ne voit pas le visage, et parfois même pas les mains, qui sont aussi une forme du visage. Le port du voile intégral est une manière d'aborder le monde tout en s'en excluant. Un mur, un barrage virtuel entre soi et le réel, qui n'a d'autre effet que de réduire à néant toute possibilité de s'ouvrir à l'autre tant qu'il est différent. La burqa en soi interdit toute forme d'intégration. Elle indique une indisponibilité à autrui qui peut aller jusqu'à l'impossibilité de porter secours à une personne en danger hors du milieu familier.
En somme, sortie de son contexte naturel, une femme portant la burqa est un fantôme. Chez elles, cependant, elles sont aisées à reconnaître, qui à la démarche et qui à la gestuelle ou la voix. Ce qui contredit le préjugé selon lequel le port du voile accorde aux femmes dans certains milieux la liberté d'une cape d'invisibilité, et les autorise à des actions qu'elles n'auraient pas menées à visage découvert. D'où la suspicion dont elles sont frappées en Occident quand elles se démarquent de la sorte.
Mais le débat est ailleurs. Il se situe au niveau des libertés, justement, dont la liberté de se vêtir à sa guise dans les limites convenues de la pudeur. Londres l'a compris qui permet à toute la faune humaine d'adopter le plumage qui lui convient sans que personne n'y voit à redire. C'est ainsi que la capitale britannique est devenue la destination privilégiée des investisseurs arabes dont l'Europe entière a bien besoin en ces temps de vaches maigres. C'est aussi ce qui fait de Beyrouth, si fière de sa diversité, un lieu créatif et dynamique où tout le monde se sent à l'aise. Pour une fois que nous avons un modèle à exporter, c'est le moment de le défendre. ■


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