Tels ces fous qui s'esclaffent chaque fois que l'un d'eux dit un chiffre, en référence à une blague qu'il n'a même pas besoin de raconter, nous avons des dates pour tout argument politique. Et aussi des numéros de résolutions onusiennes qui soulèvent à leur tour autant de passions que de suspicions. Il suffit de tenter un « 1559 » ou un « 1701 » pour se faire taxer de vendu par les uns, de traître par les autres. Orange, bleu, vert ou jaune sont autant de provocations. Quant aux noms de villes, mieux vaut en ce moment ne pas prononcer « Taëf » ou « Doha », sous peine de déclencher l'hystérie.
On a souvent prétendu que la géographie est innocente et que l'histoire est du Malin. Sous notre ciel idéalement bleu, l'une et l'autre sont piégées et le calendrier est truffé d'insultes. Dire de quelqu'un : « C'est un 8 Mars » ou : « C'est un 14 Mars » suffit à l'exposer à l'hostilité de la moitié de ses compatriotes.
Pendant la guerre civile, on disait « les autres » pour désigner, à mi-voix, selon son appartenance, chrétiens ou musulmans. En ce temps-là, la guerre semblait éternelle. On vivait au jour le jour pour rendre plus supportable l'idée que ce supplice ne finirait peut-être jamais. La référence à certains moments, plus tragiques que d'autres, était souvent un jour de la semaine. On disait : « le Samedi noir ». Il y eut par la suite tant de sombres dimanches, tant de sanglants lundis qu'on arrêta de compter.
Les manifestations monstres de mars 2005, suite à l'assassinat de Rafic Hariri, auront eu au moins l'avantage de modifier le clivage. Du 8 ou du 14, nous sommes désormais tous Martiens. Il s'en est même trouvé de consensuels pour se proclamer du 11 Mars, à mi-chemin des deux « autres ». Quinze années de guerres plus tard, nous voilà au moins guéris des références confessionnelles, désormais déguisées, au choix, en dates ou en couleurs. On évite de parler de religion. Comme si l'on avait subitement pris conscience qu'il y avait quelque chose de honteux et de primitif à situer son intolérance à ce niveau-là. D'où les contorsions verbales pour dire la chose sans la faire entendre et réinventer un « politiquement correct » qui finalement ne trompe personne ■


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