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Société anonyme

On a du mal à croire qu'en gelant les avoirs en Europe de treize responsables syriens, l'UE, qui suit en cela l'exemple des États-Unis, vient de vouer à une existence de clochard cette brochette d'officiers et de prospères hommes d'affaires, dont un frère et quatre cousins du président Bachar el-Assad. Ou encore que l'interdiction de séjour frappant ces hauts personnages, en leur barrant tout accès à la Côte d'Azur ou à Cortina d'Ampezzo, les condamne bien cruellement à se rabattre désormais sur quelque vulgaire paradis polynésien pour y passer leurs vacances. Ou enfin que l'embargo décrété sur les ventes de matériel antiémeute à la Syrie peut sérieusement l'empêcher d'aller faire ses sinistres emplettes chez les Russes, les Iraniens, les Chinois et les Coréens du Nord.

 

C'est dire qu'un millier de morts et 8 000 arrestations après, la répression exercée contre les manifestants de Syrie est encore loin de susciter, de la part des démocraties occidentales, des réactions comparables à celles qui, très vite, ont sanctionné les régimes déchus de Tunisie et d'Égypte. Tant de patience - de complaisance, diront d'aucuns - tient à divers facteurs : le plus fréquemment cité étant, comme tout le monde sait, cette peur panique du saut dans l'inconnu qu'impliquerait la disparition d'un régime rien moins que commode, pourtant. Sur cet argument (cet alibi ?) vient se greffer l'absence, à la pointe de la contestation syrienne, de tout chef visible ou même d'une quelconque direction collégiale.


Même s'il nous fallait prendre langue avec l'opposition, nous ne saurions exactement avec qui parler, plaident ainsi, en privé, les puissances occidentales. C'est sans doute vrai. Mais contrairement à ce qu'on pourrait choisir de croire pour se donner bonne conscience, cette même particularité ne donne que plus d'authenticité encore - et de crédibilité - à ce soulèvement férocement contenu et sur lequel on s'apitoie en chœur, mais de bien loin. Pas de leader ? Mais dans ce cas qui donc commande ces terroristes qui, à en croire les autorités de Damas, écument depuis près deux mois les villes de Syrie ? Cette révolution sans tête n'est-elle pas au contraire la preuve éclatante d'une quête de liberté et de dignité assez naturellement apparue dans la foulée des révolutions arabes, assez ancrée dans les diverses couches de la population pour qu'elle se passe de toute étiquette ou coloration ?


Et ce n'est pas tout. Une contestation sans tête c'est, par définition, une contestation qu'on serait bien en peine de décapiter : la terre peut engloutir les morts, les prisons peuvent afficher complet, c'est dans les cœurs et les têtes que va inévitablement s'enraciner la frustration d'une frange substantielle de la population. Le plus dur est passé, se félicitait hier la conseillère présidentielle Bouthaïna Chaaban. C'est peut-être vrai là aussi, militairement parlant, puisque les tanks ont investi les villes, que des rafles monstres ont été opérées et que l'étau s'est sensiblement resserré sur les manifestants. Mais même s'il doit se maintenir, le régime baassiste sort irrémédiablement fragilisé de l'épreuve : fragilisé d'abord dans son autorité interne, qu'il n'a réussi à préserver qu'en recourant aux toutes dernières extrémités ; fragilisé aussi, par voie de conséquence, au plan des prestations qu'attend de lui la communauté internationale.


Tenir tête aux exigences des puissances, qu'il s'agisse de l'Iran, du Hezbollah ou du Hamas ?


Y accéder au contraire ? L'une et l'autre de ces options vont devoir requérir une santé de fer.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

On a du mal à croire qu'en gelant les avoirs en Europe de treize responsables syriens, l'UE, qui suit en cela l'exemple des États-Unis, vient de vouer à une existence de clochard cette brochette d'officiers et de prospères hommes d'affaires, dont un frère et quatre cousins du président Bachar el-Assad. Ou encore que l'interdiction de séjour frappant ces hauts personnages, en leur barrant tout accès à la Côte d'Azur ou à Cortina d'Ampezzo, les condamne bien cruellement à se rabattre désormais sur quelque vulgaire paradis polynésien pour y passer leurs vacances. Ou enfin que l'embargo décrété sur les ventes de matériel antiémeute à la Syrie peut sérieusement l'empêcher d'aller faire ses sinistres emplettes chez les Russes, les Iraniens, les Chinois et les Coréens du Nord.
 
C'est dire qu'un millier de morts et...