Obama a eu Oussama, chantait l'autre soir la foule new-yorkaise rassemblée devant le mémorial Ground Zero, dès l'annonce de la mort brutale de Ben Laden. Il y a là bien davantage cependant qu'une immense victoire de prestige pour le président des États-Unis en butte à une opposition interne des plus actives, et néanmoins candidat pour un nouveau mandat.
Même malade, même traqué et terré comme un rat dans l'un ou l'autre de ses repaires, même court-circuité, marginalisé par les révolutions arabes, l'homme qui a conçu, planifié et commandité les attentats terroristes les plus épouvantables de l'histoire n'était certes pas un mythe qui vient soudain de voler en éclats : cela, ses orphelins risquent fort de le rappeler d'ailleurs à la communauté internationale en se livrant à quelque nouvel et sanglant acte de folie criminelle. Ce qui est certain en revanche, c'est que la disparition de Ben Laden promet de faire elle-même un sort à un des mythes les plus tenaces, les plus pernicieux, les moins éthiquement défendables, un mythe qui a longtemps aveuglé pourtant les démocraties occidentales plus ou moins concernées par les affaires du Proche et du Moyen-Orient.
C'est pour faire échec à l'invasion soviétique de l'Afghanistan que l'Amérique des années 80 avait puissamment contribué à l'ascension d'Oussama Ben Laden et de ses fidèles engagés dans une guerre sainte contre l'athéisme. Peu après, c'est contre l'apprenti sorcier, contre le bailleur de fonds saoudite aussi que se retournait le redoutable djinn échappé de la bouteille. Et c'est parce qu'ils croyaient conjurer de la sorte la menace terroriste visant les démocraties que les États-Unis ont soutenu, protégé ou ménagé, des décennies durant, une belle brochette de dictatures, parfaites antithèses de la démocratie !
Or en brisant la barrière de la peur, en s'acquittant du tribut du sang, les foules arabes ont montré en plus d'un lieu combien fragiles et vulnérables étaient en réalité ces prétendus remparts étatiques. Elles ont détruit l'alibi du péril islamiste brandi par ces tyrannies : une fois ébranlées leurs assises, une fois affichée surtout leur nature odieusement sanguinaire, l'épouvantail qu'elles s'ingéniaient à agiter dans le passé n'en impose plus à grand monde. C'est ce qui s'est déjà produit dans des pays aussi solidement arrimés à Washington que la Tunisie et l'Égypte. C'est aussi ce qui est en train d'arriver en Syrie, pays ne pouvant passer pour un allié des États-Unis mais dont le régime, rattrapé à son tour par la révolution, paraissait bénéficier à ce jour d'un véritable traitement de faveur de la part des puissances occidentales.
Un nouveau massacre de Hama n'est plus possible, le régime baassiste ne pourrait s'en relever cette fois, avertit ainsi une Turquie peu susceptible d'aversion pour son voisin syrien. Un gouvernement qui tue ses citoyens perd sa légitimité, tonne de son côté la France, qui fut la première pourtant à rompre l'isolement international frappant la Syrie. Et qui, en plaidant pour inclure Bachar el-Assad en personne parmi les responsables visés par des sanctions européennes, pulvérise un autre mythe : celui d'un président syrien réformiste dans l'âme mais impuissant face aux ultras peuplant son entourage le plus proche.
Jamais deux sans trois : c'est encore un mythe à la vie exceptionnellement dure - celui d'une dictature baassiste perçue, même par l'ennemi israélien, comme un moindre mal - que vient de démolir l'État hébreu lui-même. Rompant le silence officiel décrété à propos de la crise de Syrie, le ministre de la Défense Ehud Barak n'a guère paru s'alarmer en effet de la disparition à terme, tenue pour hautement probable, d'un pouvoir en perte aussi évidente que rapide de légitimité. À ce spectaculaire revirement il serait bien évidemment superflu de chercher la moindre motivation d'ordre moral : en matière de brutalité dans la répression, la prétendue démocratie israélienne pourrait très bien en remontrer aux plus impitoyables des dictatures. Quand peine un cheval, les parieurs sont bien les premiers à le fuir.
Issa Goraieb
igor@lorient-lejour.com.lb
Même malade, même traqué et terré comme un rat dans l'un ou l'autre de ses repaires, même court-circuité, marginalisé par les révolutions arabes, l'homme qui a conçu, planifié et commandité les attentats terroristes les plus épouvantables de l'histoire n'était certes pas un mythe qui vient soudain de voler en éclats : cela, ses orphelins risquent fort de le rappeler d'ailleurs à la communauté internationale en se livrant à quelque nouvel et sanglant acte de folie...


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