Rechercher
Rechercher

Un Golgotha syrien

Des dirigeants arabes engagés dans le conflit avec Israël et incapables d'appréhender à temps les réalités nouvelles sur le terrain, on a dit qu'ils étaient toujours en retard d'une guerre. On dira désormais que face à la révolte de leurs peuples et atteints du même aveuglement, c'est d'une réforme qu'ils sont invariablement en retard.

Rien n'est plus corrosif que le sang. Et rien n'est plus périssable qu'une concession offerte seulement sous la pression d'une rue animée par sa dynamique propre malgré la brutale répression et chaque jour plus regardante sur la qualité de la camelote qui lui est proposée. Trop peu, trop tard : cela s'est vu il y a peu à Tunis et au Caire, et c'est le même et inexorable processus que l'on observe en ce moment à Sanaa. Mais aussi à Damas, où l'on persiste à croire qu'il est possible d'enrayer la fièvre contestataire du vendredi en jetant un peu de lest le jeudi : en l'occurrence, trois décrets présidentiels non dénués d'équivoque, c'est vrai, mais qui, promulgués un mois auparavant, eurent pu réussir à calmer les esprits.

À plus d'un titre ce n'était pas, hier en Syrie, un vendredi comme les autres. L'ampleur sans précédent des démonstrations populaires, les condamnations sans appel du régime qui ont été lancées, l'effroyable bilan des victimes, tout cela porte à croire que le point de non-retour vient d'être atteint, trop de sacrifices ayant été consentis par les insurgés pour qu'ils puissent se satisfaire encore de réformes partielles. Ce vendredi-là répondait par ailleurs au label de saint, par référence - et révérence - à la semaine pascale, par souci des manifestants de proclamer l'unité et la solidarité du peuple, toutes appartenances religieuses confondues, dans sa quête de progrès, de justice, de démocratie.

De faire voisiner ainsi minaret et clocher n'était guère superflu : à l'instar du Liban et bien que dans des proportions différentes , la Syrie est une mosaïque de communautés comptant diverses minorités, toutes hantées par le spectre d'une relève islamiste qui sonnerait le glas de la diversité et, bien évidemment, de la démocratie. Alarmant à ce sujet est le modèle égyptien, où les agressions qui se multiplient contre les coptes risque de faire oublier la magnifique symbiose interculturelle que présentaient, hier encore, les foules massées place Tahrir.

Cette même hantise n'est guère étrangère aux Libanais ; mais que font-ils, eux, pour la conjurer ? En reprenant à leur compte les accusations syriennes contre le Courant du futur, les amis libanais de la Syrie ont entrepris, la semaine dernière, de transposer sur une scène locale passablement infectée déjà par les tensions sunnito-chiites les préoccupations vitales du régime baassiste. Mais dans cette demeure aux portes et fenêtres béantes, ouvertes à tous les vents, qu'est le Liban actuel, mille autres itinéraires s'offrent à la subversion. Le moins pernicieux de ceux-ci n'est pas le recours à la rue pour y démontrer son soutien ou au contraire son hostilité aux autorités baassistes. Les amis de la Syrie, encore eux, s'y sont dévolus les premiers, sans s'encombrer bien entendu du moindre permis officiel de manifester.

En revanche mais non sans raison, ce même permis était explicitement dénié, hier à Tripoli, au parti al-Tahrir, lequel a dû se contenter, ridicule euphémisme, d'un simple rassemblement. Mais comment diable a pu être autorisé ce parti qui est l'antithèse même du Liban pluriconfessionnel puisqu'il prône la fusion de la nation islamique tout entière au sein d'un califat, et qui est d'ailleurs interdit dans tous les pays arabes ? Par simple et navrant souci d'équilibre communautaire, pour faire pièce à cet autre parti théocratique qu'est absolument le Hezbollah chiite. Si sa représentativité ne saurait être mise en doute, s'il a mis un bémol à son objectif initial d'instauration d'une république islamique sur le modèle de l'Iran, ce parti formidablement armé n'a cessé, pour autant, d'œuvrer à l'effritement de l'État libanais. De ce travail de sape, la dernière illustration aura été la protection notoirement accordée aux constructions illégalement édifiées sur les domaines publics.

Quelle autorité peut encore revendiquer tout État quand il n'est plus en mesure de défendre jusqu'à ses propres terres ?

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Des dirigeants arabes engagés dans le conflit avec Israël et incapables d'appréhender à temps les réalités nouvelles sur le terrain, on a dit qu'ils étaient toujours en retard d'une guerre. On dira désormais que face à la révolte de leurs peuples et atteints du même aveuglement, c'est d'une réforme qu'ils sont invariablement en retard. Rien n'est plus corrosif que le sang. Et rien n'est plus périssable qu'une concession offerte seulement sous la pression d'une rue animée par sa dynamique propre malgré la brutale répression et chaque jour plus regardante sur la qualité de la camelote qui lui est proposée. Trop peu, trop tard : cela s'est vu il y a peu à Tunis et au Caire, et c'est le même et inexorable processus que l'on observe en ce moment à Sanaa. Mais aussi à Damas, où l'on persiste à croire qu'il est possible...