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Sang chaud, sang froid

Du Maroc au sultanat d'Oman, des rives de l'Atlantique à l'entrée de l'océan Indien, le monde arabe bouillonne, au rythme des foyers de liberté se déclarant tous les jours çà et là. Et même dans les rares pays épargnés à ce jour par la contagion révolutionnaire, on serait bien en droit de frémir d'anxiété, face à l'ampleur inimaginable du phénomène.

 

La voilà pourtant, la remuante paire syro-libanaise, qui, de curieuse manière, est seule, absolument seule, à afficher une sérénité à toute épreuve. De tant de tranquille placidité, nous sommes quelque peu excusables, il est vrai. Longtemps réduit à la condition d'arène régionale, notre pays observe, stupéfait, émerveillé pourrait-on même dire, les systèmes les plus solidement établis se défaire à grand fracas autour de lui. Comparée à de tels bouleversements, que paraît futile et même ennuyeuse en effet, aux Libanais, la triste chronique de la formation du nouveau gouvernement, que semble futile le discours public, à l'ombre d'une démocratie en ruines !


Bien trompeur cependant pourrait s'avérer ce sentiment de relative sécurité que nous inspirent nos dérives devenues routinières, dangereuse est cette certitude d'immunité résultant de tant d'épreuves traversées dans le passé, d'une telle suite de crises et de guerres, perçues comme autant de douloureuses séances de vaccination contre les ravages d'une turbulente géopolitique... Car il est illusoire de croire que le Liban, dont l'extraordinaire capacité de résistance économique tient en grande partie à la manne pétrolière du Golfe et aux devises régulièrement transférées par les expatriés, ne sera guère affecté, d'une manière ou d'une autre, par le tsunami déferlant sur la région. Il est clair, dès lors, que les enjeux sont considérablement plus importants que les pertes ou profits, en termes d'appuis étrangers que pourraient représenter, pour les factions locales, une Égypte absorbée par sa propre mutation, une Arabie saoudite affolée par la contestation chiite dans le royaume limitrophe de Bahreïn, ou encore un Iran lui-même en proie à de graves convulsions.


Remarquable (car proclamée, et non seulement diffuse, comme au Liban) est l'assurance dont fait montre le régime syrien. Celui-ci s'offre même le luxe rare de distribuer des recettes de survie aux gouvernants arabes, leur conseillant ainsi de demeurer constamment à l'écoute des aspirations de leurs peuples. Mais est-on vraiment convaincu à Damas que les aspirations dudit peuple se limitent à une confrontation avec l'ennemi israélien menée par Hezbollah interposé et à la domination du Liban, que ce peuple est insensible à la soif de liberté qui gagne irrésistiblement la totalité du monde arabe, à la quête désormais générale d'équité, tant socio-économique que politique ?


Colossaux, en vérité, sont les changements en cours dans la région. Mais c'est le monde entier qui est en train de changer en réalité : un monde où il n'existe plus de barrières face à la circulation instantanée des informations et images ; un monde où les puissances, grandes et petites, soumises à la pression de leurs propres opinions publiques, ne sont plus en mesure de tolérer ou de couvrir les abus sanglants des tyrans, quand bien même seraient-ils des alliés de longue date ; un monde enfin où - pour le malheur d'un Kadhafi se débattant hier encore dans ses délires médiatiques, mais fort salutairement pour le Liban - on voit s'imposer avec force à nouveau, à l'ONU, le concept de justice internationale.


Interaction créatrice entre systèmes politiques différents, claironnait la propagande lors de la mise en place de la tutelle syrienne sur le Liban. Utopie, mensonge, puisque Damas n'aura cessé, tout au long des dernières décennies, d'œuvrer à dénaturer une démocratie libanaise considérée comme une menace permanente pour la stabilité, voire la pérennité du régime baassiste. Suprême ironie : ce n'est plus du côté du Liban mais de toutes parts que peut souffler désormais le vent du changement.

 

Issa Goraieb
igor@lorient-lejour.com.lb

Du Maroc au sultanat d'Oman, des rives de l'Atlantique à l'entrée de l'océan Indien, le monde arabe bouillonne, au rythme des foyers de liberté se déclarant tous les jours çà et là. Et même dans les rares pays épargnés à ce jour par la contagion révolutionnaire, on serait bien en droit de frémir d'anxiété, face à l'ampleur inimaginable du phénomène.
 
La voilà pourtant, la remuante paire syro-libanaise, qui, de curieuse manière, est seule, absolument seule, à afficher une sérénité à toute épreuve. De tant de tranquille placidité, nous sommes quelque peu excusables, il est vrai. Longtemps réduit à la condition d'arène régionale, notre pays observe, stupéfait, émerveillé pourrait-on même dire, les systèmes les plus solidement établis se défaire à grand fracas autour de lui. Comparée à de tels...