Hier c'est la disparition de Moussa Sadr qui était commémorée sous le parrainage de son lointain successeur à la tête du mouvement Amal, le président de l'Assemblée Nabih Berry : le terme de disparition devant être pris dans son sens le plus strict, puisque on n'a retrouvé nulle trace de l'imam alors qu'il s'apprêtait à clôturer une visite officielle en Libye. De ce qui est plus que probablement un assassinat politique dûment signé, l'excentrique dictateur de Tripoli n'a jamais eu à rendre compte. C'est même un Kadhafi méconnaissable qui en émerge, un Kadhafi se soumettant sans discussion à un ultimatum américain musclé, un Kadhafi revenu du terrorisme, se tirant aux moindres frais des suites de l'attentat de Lockerbie, un Kadhafi devenu enfin, pour d'évidentes raisons de gros sous, un hôte de marque de l'Italie de Berlusconi : mieux, un visiteur fréquent ; mieux encore, un bon pasteur accueillant les ragazze sous sa tente bédouine, plantée dans les jardins de son ambassade romaine, pour leur prêcher la parole du Prophète, en attendant d'islamiser l'Europe tout entière.
Mais si par miracle l'imam réapparaissait, reconnaîtrait-il lui-même ce pays qu'il quitta au milieu d'une guerre qui, dans l'esprit de ses protagonistes, devait mettre fin à toutes les guerres et déboucher par la force des choses sur un Liban vraiment meilleur ? Reconnaîtrait-il jusqu'à son propre parti sous ses accoutrements grand-bourgeois ? C'est en réformiste mais non en révolutionnaire que ce fils d'ayatollah, cousin d'un grand ayatollah, ce Libanais de Tyr, né et grandi en Iran, brillant élève des écoles théologiques de Qom puis de Najaf en Irak, avait fait irruption sur la scène politique, exhortant la communauté chiite, longtemps marginalisée, à prendre conscience de l'iniquité socio-économique dont elle souffrait, mais aussi du formidable pouvoir de se faire entendre qu'elle détenait réellement.
C'est une digne intégration à l'État, et c'est leur insertion effective dans le système et les institutions et non point un État dans l'État que voulait Sadr pour les chiites. Chef religieux autant que temporel (c'était là une véritable première), le fondateur du Mouvement des déshérités était en quête de justice, d'équilibre et non de domination, dans un Liban dont il insistait volontiers sur le caractère œcuménique : c'est dans une église d'ailleurs qu'il lui arriva d'observer une grève de la faim, à laquelle s'associèrent d'ailleurs des personnalités tant chrétiennes que musulmanes. Sans dédaigner, comme un peu tous les autres dirigeants, les alliances extralibanaises, il ne se reconnaissait pas pour autant de maître étranger. Comme bien d'autres, de même, Moussa Sadr ne résista pas à la tentation milicienne quand éclata la guerre, faisant d'Amal le bras armé des déshérités ; mais il ne suivit pas pour autant ses alliés du camp dit islamo-progressiste dans leurs projets les plus extrêmes, leur reprochant même leur obstination à combattre les maronites jusqu'au dernier chiite. Et sans jamais cesser de pourfendre l'ennemi israélien, il ne craignait pas de dénoncer les actions irresponsables d'une guérilla (palestinienne à cette époque) : lesquelles actions, soulignait-il, mettent en péril les vies et les biens de la population du Sud...
Si la cérémonie d'hier à Tyr échappe à la triste routine des commémorations, c'est parce que les propos qui y ont été tenus ont conduit à éclairer, avec une particulière et même inhabituelle précision, plus d'un des principes de l'imam disparu qu'avait fini par occulter la fureur des revendications. Par-delà les inévitables égards au Hezbollah, c'est bien dans le giron de l'État que Nabih Berry a situé l'intérêt bien compris de la communauté chiite. S'il a réclamé par ailleurs un rôle actif de la justice libanaise dans l'affaire des faux témoins, le chef du législatif s'est gardé de toute attaque contre le Tribunal spécial pour le Liban.
Les chiites sont bel et bien devenus une pièce centrale du puzzle libanais, constaterait finalement Sadr. C'est en revanche le puzzle, devenu véritable casse-tête, qu'il ne reconnaîtrait pas.
Issa GORAIEB
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