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La ronde des espions

Surpassés, enfoncés, Macao, Tanger, Berlin et tous ces mythiques hauts lieux du glauque univers de l'espionnage. La destination de rêve, vous y êtes déjà, c'est Beyrouth désormais qui mène le bal des espions, Beyrouth où l'on ne parle que des arrestations passées et à venir ; Beyrouth où même l'essentiel de la réflexion politique se réduit à lancer à la face de l'adversaire l'infamante accusation de trahison ; Beyrouth enfin où même une partie de la presse se met de la partie, révélant à l'en croire des secrets de Pentagone, ce qui portait l'autre jour le ministre de la Défense à sortir littéralement de ses gonds.

 

C'est un fait que notre bonne vieille capitale n'avait pas connu une telle et sulfureuse renommée mondiale depuis le temps lointain où le Britannique Kim Philby disparaissait subitement pour refaire surface chez ses maîtres du Kremlin et où les Soviétiques se laissaient prendre la main dans le sac alors qu'ils tentaient de s'emparer d'un chasseur libanais de type Mirage. Si le nid d'espions que n'a jamais cessé d'être en réalité Beyrouth se trouve aujourd'hui propulsé en tête du hit-parade, la raison en est l'arrestation, durant les dernières semaines, d'une bonne centaine d'agents locaux qui œuvraient pour le compte d'Israël.


Ce gigantesque coup de filet porte un sérieux coup aux réseaux ennemis, et il est l'heureux résultat de l'intense émulation à laquelle se livrent les deux principaux services de renseignements du pays, relevant l'un de l'armée et l'autre des Forces de sécurité intérieure. Mais pour miraculeuse que soit la pêche, et sans le moins du monde paraître plaider l'indulgence pour ceux qui ont effectivement trahi, on peut se demander ce qu'il en est des myriades d'autres poissons de toute espèce qui, comme tout le monde sait, évoluent en toute notoriété et dans la plus grande immunité dans la mare libanaise.


Doit-on en déduire que seul l'État hébreu nous espionne, qu'il est le seul à disposer, dans nos murs, d'instruments de provocation ou de déstabilisation, qu'il est le seul, par ses clandestines activités, à mettre en péril la sécurité du pays ?


Bien sûr que non, pour particulièrement redoutables que puissent être ses moyens et motivations. Est-ce à dire plutôt que pour les Libanais, tous les Libanais, communiant par le plus extraordinaire des prodiges dans une union nationale sans faille, il existe des espions amis et des espions ennemis, seul Israël faisant partie de cette dernière catégorie ? Non, une fois de plus, car nombreuses sont les mains qui, durant les dernières décennies, se sont criminellement jouées des destinées du Liban, s'attirant, pour notre honte à tous, la sympathie ou -  au contraire - la haine des diverses tribus politico-religieuses libanaises (*). Et s'il est absolument vrai que l'intelligence avec l'ennemi doit être sanctionnée avec la plus grande sévérité, par quelle tortueuse logique serait admise l'intelligence avec des puissances étrangères à laquelle se livrent ouvertement - dont se vantent même - certains partis ?


Probablement énormes s'avéreront être un jour les dégâts qu'ont causés les réseaux israéliens avant d'être démantelés. On a bien du mal à croire néanmoins que la toute-puissance de l'ennemi lui a assuré jusqu'au contrôle et la manipulation des consciences des magistrats à la réputation immaculée relevant du Tribunal spécial pour le Liban appelé à statuer sur l'affaire de l'assassinat de Rafic Hariri. En réclamant de suite que lui soient livrées les données présentées lundi par le chef du Hezbollah et incriminant selon lui Israël, Daniel Bellemare est rigoureusement conséquent avec sa charge de procureur, laquelle lui commande en effet de ne négliger aucune piste, de n'exclure aucune éventualité. Compte tenu des nécessaires vérifications et recoupements, la publication de l'acte d'accusation, prévue pour l'automne, ne pourra sans doute qu'être retardée. C'est autant de gagné, c'est vrai, pour ceux qui redoutaient cette échéance ; la justice, quant à elle, a tout son temps.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

(*) Sur la perception de l'ennemi commun, découlant elle-même de la notion tristement diffuse de patrie, lire la remarquable tribune de la psychologue Mona Fayad, parue dans « an-Nahar » du mercredi 11 août sous le titre : « Deux conditions nécessaires mais non suffisantes pour trahir ».

Surpassés, enfoncés, Macao, Tanger, Berlin et tous ces mythiques hauts lieux du glauque univers de l'espionnage. La destination de rêve, vous y êtes déjà, c'est Beyrouth désormais qui mène le bal des espions, Beyrouth où l'on ne parle que des arrestations passées et à venir ; Beyrouth où même l'essentiel de la réflexion politique se réduit à lancer à la face de l'adversaire l'infamante accusation de trahison ; Beyrouth enfin où même une partie de la presse se met de la partie, révélant à l'en croire des secrets de Pentagone, ce qui portait l'autre jour le ministre de la Défense à sortir littéralement de ses gonds.
 
C'est un fait que notre bonne vieille capitale...