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Hystérie pour histoire

Dans ce pays en folie (d'aucuns seraient bien tentés de dire pays de fous), ne serions-nous pas tous, Libanais du 14 ou du 8 Mars, de l'entre-deux ou du je n'en ai rien à cirer, atteints de ce même mal qui n'attend qu'une occasion pour apparaître au grand jour et ayant pour nom hystérie collective ?

 

Nous sommes camés aux symboles, nous vivons de symboles, au point d'en venir à mourir parfois. Qu'en serait-il alors de symboles aussi chargés, suscitant un tel flux de réactions, tant affectives et passionnelles que politiques, que ce quarteron de généraux détenus depuis 44 mois dans le cadre de l'affaire Hariri et libérés mercredi par le juge de mise en état auprès du Tribunal spécial pour le Liban ? Frustration et abattement pour les uns, triomphalisme et même tonitruant revanchisme pour les autres : c'est dans la même outrance qu'ici et là, versent les esprits, chefs politiques et citoyens ordinaires confondus.


N'y avait-il là vraiment que des archanges, que de preux chevaliers vilement persécutés par une classe gouvernante honnie, comme s'en indigne la minorité prosyrienne ou pro-iranienne ? Comme le claironnent à qui mieux mieux tous ces autres symboles, vestiges oubliés de l'ère de la tutelle qui ont subitement réinvesti les écrans de télévision pour se répandre en imprécations et en menaces ?


Le fait est que pour espionner, faire chanter ou faire parler ses propres concitoyens, pour les terroriser ou les manipuler, comme s'y adonnaient certains de ces responsables sécuritaires libérés, il faut au départ - cynique règle pratiquement universelle, c'est vrai - avoir le cœur bien accroché et ne pas s'embarrasser de trop de scrupules. Pour une partie de l'opinion publique dès lors, et sans même parler de l'assassinat de Rafic Hariri, ces quatre officiers ont longtemps et consciencieusement relayé, dans la rue et jusque dans l'intimité des foyers libanais, le même ordre syrien que prêchaient, du haut de leurs sièges présidentiels, ministériels ou autres, les marionnettes politiques de Damas. Et si, en effet, il n'existe pas, au stade actuel de l'enquête, suffisamment d'indices ou de preuves autorisant leur inculpation par le Tribunal spécial, s'ils ne sont même pas considérés comme suspects, ils ne sont pas définitivement hors de cause pour autant puisque le juge Bellemare, qui porte les deux casquettes de chef enquêteur et de procureur, se réserve toute latitude de poursuites ultérieures.


À cette intériorisation systématique - et symétrique - du symbole, s'ajoute chez les Libanais la même et entêtante obsession du complot, qui porte les deux camps en présence à intervertir leurs rôles au gré des développements. Hier encore vilipendée, accusée de politisation, qualifiée d'abject outil de pression sur le régime de Damas manié par la toute-puissante Amérique, la justice internationale trouve soudain grâce aux yeux d'un des deux camps. Et si le camp adverse n'a qu'à se féliciter au fond de cette crédibilité accrue qu'acquiert (jusqu'à nouvel ordre) le tribunal, nombre de citoyens ordinaires auront frémi à l'idée, cette fois, d'un obscur marché syro-américain, le trop fameux deal, dont les élargissements de mercredi ne seraient que les premiers et acides fruits.


Fantasmes que tout cela ? Loin de toute spéculation stérile, mieux vaut dans tous les cas, pour le pays, faire face avec courage, sérénité et sens des responsabilités aux deux priorités suivantes. La première est un déplaisant mais nécessaire constat : celui du désaveu que vient d'essuyer une justice libanaise dont il ne serait que juste toutefois de dire qu'en dépit de la haute qualité de nombre de ses magistrats, elle ne pouvait, pour diverses considérations, être à la mesure d'un évènement aussi énorme que l'affaire Hariri. C'est en base d'un code de procédure pénale autorisant une détention préventive longue, dès lors qu'est en jeu la sécurité de l'État, que les quatre officiers ont passé près de quatre ans derrière les barreaux sans encourir la moindre inculpation. Clause scélérate, incompatible certes avec l'État de droit que nous ne sommes pas encore. Clause héritée cependant de la mainmise syrienne, qui a autorisé maints abus dans le passé et qui a ironiquement fini par se retourner contre certains de ses propres zélateurs, prolongeant d'autant leur détention.


La seconde priorité, c'est l'instauration de cet État de droit, en définitive seul garant d'équité pour toutes les communautés, et que les chefs politiques doivent au Liban et aux Libanais : question dont il faut souhaiter qu'elle sera enfin posée dès le lendemain des élections législatives du mois prochain. En attendant, on prendra pour ce qu'elles sont - pure propagande - les frénétiques gesticulations et entreprises de récupération qui ont accompagné les libérations de mercredi.


Fort bienvenues sont certes les leçons de démocratie. Encore faut-il que ce soient des démocrates qui en donnent.

 

Issa GORAIEB

igor@lorient-lejour.com.lb

Dans ce pays en folie (d'aucuns seraient bien tentés de dire pays de fous), ne serions-nous pas tous, Libanais du 14 ou du 8 Mars, de l'entre-deux ou du je n'en ai rien à cirer, atteints de ce même mal qui n'attend qu'une occasion pour apparaître au grand jour et ayant pour nom hystérie collective ?
 
Nous sommes camés aux symboles, nous vivons de symboles, au point d'en venir à mourir parfois. Qu'en serait-il alors de symboles aussi chargés, suscitant un tel flux de réactions, tant affectives et passionnelles que politiques, que ce quarteron de généraux détenus depuis 44 mois dans le cadre de l'affaire Hariri et libérés mercredi par le juge de mise en état auprès du Tribunal spécial pour le Liban ?...