Au point de passage non officiel d'Al-Boqayaa, dans la région libanaise de Wadi Khaled où les réfugiés ne cessent d'affluer depuis fin avril, ces derniers s'inquiètent pour ceux qui sont restés à Tall Kalakh, ville sunnite frontalière encerclée par l'armée depuis plusieurs jours.
"Ils sont en train de tuer les gens selon leur confession", affirme Tarek, un ouvrier qui a refuse de révéler sa vraie identité par peur de représailles. "Mon père et mon frère sont encore là-bas", explique-t-il.
Selon lui, et la majorité des réfugiés sur place, la guerre que mène contre eux le pouvoir, entre les mains des alaouites (branche de l'islam chiite), est clairement confessionnelle.
"Il y a des "milices alaouites" qui tuent les sunnites", dit Tarek, convaincu.
À Tall Kalakh, au moins dix habitants ont été tués dimanche par les forces de sécurité qui bombardaient indistinctement quatre quartiers, selon un militant des droits de l'Homme.
Le régime accuse généralement les contestataires d'être des "salafistes" ou des "extrémistes". Il impose un black-out médiatique total sur les événements, ce qui empêche les médias étrangers de vérifier les faits de manière indépendante. Des médias pro-régime ont rapporté qu'à Tall Kalakh, les militants avaient l'intention d'instaurer un "émirat islamique".
"Ils détruisent des maisons, des mosquées. Des mosquées! Est-ce possible?", s'exclame encore Tarek, qui a réussi à se faufiler au Liban dimanche soir, à la faveur de la nuit, à travers les vergers. Mais en route, des compagnons de route ont été abattus par des "snipers syriens", affirme-t-il.
"L'armée syrienne vise nos maisons avec ses chars et ses missiles", dit un autre réfugié sous couvert de l'anonymat.
"Les blessés gisent dans les rues aux côtés des cadavres et personne n'ose les emmener à l'hôpital", soutient-il.
Son compagnon s'écrie "c'est un génocide!" en se demandant "pourquoi les États arabes ne bougent pas", en référence au silence des pays arabes face à la répression en Syrie.
Silence ou pas, pour Aamar, un réfugié, "ce régime oppresseur est devenu illégitime". "Nous appelons le nouveau chef de la Ligue arabe Nabil al-Arabi à faire quelque chose".
Les près de 5 000 réfugiés installés en majorité chez des familles libanaises, avec lesquelles ils ont des liens de parenté, restent traumatisés par ce qu'ils ont vus et entendus.
Hala, 19 ans, venue de Tall Kalakh avec sa mère et ses cinq frères et soeurs dans un conteneur avec 100 autres personnes, sous les tirs, a été accueillie par sa cousine mariée à un Libanais.
"Avant de partir, j'ai vu une cinquantaine de chars dans la ville", dit-elle.
"Mais j'ai vu aussi les "chabiha" de Maher el-Assad (frère du président syrien). Ils étaient vêtus de noir et tiraient sur les femmes et les enfants dans les rues. J'ai vu ça, cachée derrière un mur", se rappelle cette jeune fille à la voix douce.
Les contestataires en Syrie, où la répression a fait au moins 700 morts selon les défenseurs des droits de l'Homme, ne mâchent plus leurs mots.
Outre le leitmotiv "le peuple veut la chute du régime", des réfugiés réunis lundi du côté libanais d'Al-Boqayaa ont scandé à plusieurs reprises: "Bachar, on ne t'aime pas".

