"Il y a plus de 300 femmes libanaises mariées à des Syriens de Tall Kalakh. Les familles des deux côtés sont très mélangées entre elles", explique Akram Bitar, un directeur d'école de la région.
Depuis fin avril, les réfugiés viennent surtout de la ville frontalière de Tall Kalakh, investie depuis plusieurs jours par l'armée syrienne.
"Samedi, nous étions une centaine de personnes entassées dans un conteneur qui a été visé par des balles de tireurs embusqués syriens", raconte Hala, 19 ans, venue avec sa mère et ses cinq frères et soeurs s'installer chez sa cousine et laissant derrière eux le père et trois autres frères.
"J'entends encore les balles qui sifflaient à l'extérieur du conteneur, on a eu tellement peur", se souvient-elle avec effroi, assise sur l'un des matelas qui couvrent le salon rudimentaire de la maison de sa cousine à Al-Boqayaa, la localité la plus proche de la frontière.
"Heureusement, nous avons de la famille ici", dit cette timide jeune fille portant un long châle noir, en regardant avec affection sa parente allaitant son bébé.
Le mari libanais de celle-ci, père de trois enfants, ne dort presque plus chez lui, sa maison de deux-pièces étant maintenant le logis d'au moins une dizaine de personnes, notamment des jeunes enfants.
"Je ne travaille plus depuis plusieurs jours", dit Akram, chauffeur, qui n'arrive pas à expliquer comment il va subvenir aux besoins des deux familles.
"Dieu y pourvoira", lance-t-il, avec fatalisme.
La vie semble en effet plus dure désormais pour les habitants de la zone, où la frontière est depuis des années un passage idéal pour les contrebandiers en tout genre, une pratique généralement tolérée par les autorités des deux bords.
Mais avec le flux de réfugiés, visés parfois par des tirs en provenance du côté syrien, les affaires se sont compliquées.
Toutefois, lundi matin, malgré les tirs intermittents, un groupe de jeunes a pu faire passer au Liban quelques bonbonnes de gaz à travers la rivière qui sépare al-Boqayaa de la Syrie.
"Les gens ici ont ouvert leurs portes aux Syriens, grâce à Dieu", se réjouit Hanine, entourée d'une ribambelle d'enfants dans une maison de deux étages, où elle a été accueillie avec sa famille par des parents lointains.
Mais l'inquiétude concernant l'avenir est déjà vive: "Que pouvons-nous faire? Si on revient, on va mourir. Ils sont en train de détruire nos maisons par les tirs d'artillerie", dit-elle, en évoquant les bombardements des forces de sécurité dans plusieurs quartiers de Tall Kalakh.
"Avant de venir ici, nous n'envoyions plus les enfants à l'école depuis un mois", ajoute cette femme voilée, le visage marqué par la fatigue.
De son côté, Oum Alaa, 75 ans, cultivait tranquillement son jardin à Tall Kalakh lorsque les violences l'ont forcée à partir. Affalée sur le sol, elle semble perdue dans la maison qui l'a accueillie avec son fils, sa belle-fille et leurs cinq enfants.
"Pourquoi nous font-ils ça? C'est des Syriens contre des Syriens. Israël ne ferait pas ça", lance-t-elle, les larmes aux yeux.

