Muhammad Hamed/Reuters
« Ces accusations sont inacceptables, affirme à L'Orient-Le Jour Azzam al-Huneidi, ancien député et président du comité de lutte contre la corruption à la confrérie islamiste. Il est clair qu'il y a des gens qui veulent briser ce mouvement et semer la discorde dans le pays parce qu'ils voient dans les réformes une atteinte à leurs intérêts personnels. »
« C'est une campagne de diabolisation menée par les services de renseignements jordaniens, estime de son côté Hilmi Asmar, spécialiste de l'islam politique et ancien membre des Frères musulmans. Ils veulent faire peur aux gens en associant les demandes de réformes aux mouvements islamistes. » « Mais ça ne mènera nulle part, assure-t-il. Les autorités veulent juste gagner. »
Évoquant les récentes manifestations, les médias jordaniens n'hésitent pas à qualifier les protestataires d'islamistes ou même de salafistes, ignorant souvent de mentionner la présence de Jordaniens indépendants ou ceux issus des tribus. « La manifestation du 15 avril à Zarqa (où il y a eu de violents affrontements entre salafistes et forces de l'ordre) a représenté un coup de plus pour ces jeunes », estime M. Asmar. « Les salafistes, qui rejettent le pouvoir ainsi que toute la structure de la société jordanienne, ne manifestent pas pour les mêmes raisons que les réformateurs, explique-t-il. Les premiers réclament la libération de prisonniers, alors que les autres veulent une révision de la loi électorale, l'arrêt des ingérences des services de sécurité dans les affaires sociales et politiques ainsi que plus de libertés publiques. Ce sont deux mouvements complètement distincts qui ne se retrouvent sur pratiquement aucun point. »
« Personne ne demande la chute du régime, assure de son côté M. Huneidi. Tout le monde veut le maintien du trône et il serait faux de considérer les manifestants proréformes comme étant des traîtres qui veulent la tête du roi. » Selon lui, les jeunes membres de la confrérie participent au mouvement « à titre individuel ». « Les Frères musulmans n'ont en aucun cas orchestré ou manipulé les manifestations, affirme-t-il encore. Nous ne faisons que soutenir ce mouvement qui est né de manière spontanée, à l'image des révoltes populaires en Tunisie et en Égypte. C'est tout. »
Selon une source académique proche des « jeunes du 24 mars », un groupe né sur Facebook et l'un des premiers à avoir appelé à des manifestations proréformes en Jordanie, plus de 70 % des membres du groupe sont des « Jordaniens de souche », c'est-à-dire issus des tribus. « Ce mouvement représente vraiment toutes les composantes de la société jordanienne, explique-t-il sous couvert d'anonymat. Les Frères musulmans, les gauchistes et les indépendants ont peut-être des intérêts différents, mais leur ennemi est commun. C'est la corruption. » « Les autorités jouent sur le sentiment nationaliste en faisant croire que ce sont les Jordaniens d'origine palestinienne qui créent les troubles en Jordanie, mais en réalité, sur le terrain, ces gens-là sont très peu représentés dans le mouvement, dit-il encore. Ils préfèrent garder un profil bas et ne pas participer aux manifestations. À vrai dire, ils ont beaucoup à perdre. » Selon Human Rights Watch, les autorités jordaniennes ont privé arbitrairement plus de 2 700 personnes de leur nationalité, ces dernières années, tandis que des centaines de milliers de personnes encourent le même risque.
« Il devient de plus en plus clair que le gouvernement et les différents services de renseignements ne possèdent pas une vision unifiée sur la façon de gérer la crise, estime Hilmi Asmar. Tantôt ils accusent les Palestiniens, tantôt les Frères musulmans et maintenant el-Qaëda... À qui le tour ? » « La même chose est arrivée en Tunisie et en Égypte, et regardez où ils sont arrivés, poursuit-il. L'épouvantail islamiste ne fait plus peur. Plus personne dans le monde arabe n'accepterait de vivre dans un régime théocratique. La seule forme acceptable aujourd'hui est celle d'un État civil, démocratique et libre. » « L'avenir appartient à ces jeunes qui imposent le changement par des voies pacifiques, affirme encore M. Hilmi. Les Frères musulmans et autres courants islamistes présents depuis des décennies n'ont pratiquement jamais réussi à imposer leur programme politique. Tout comme les autorités en place à travers la région, ils sont eux aussi en crise et devraient, pour survivre, s'adapter rapidement aux aspirations du peuple. »


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