Mohammad A. el-Erian est président-directeur général de la société de fonds PIMCO et auteur d’un livre intitulé When Markets Collide. Cet article est un résumé de la conférence qu’il a donnée au Centre d’études d’économie politique de l’université de Princeton.
La première option, la plus rassurante, obtient l'adhésion d'une grande partie de l'opinion publique. Constatant que le pire moment de la crise financière est passé et qu'une dépression mondiale a été évitée, elle considère avec satisfaction le retour à davantage de sérénité et peut-être même de la confiance.
Ce point de vue est basé sur l'idée que ceux qui sont à la traîne vont bénéficier peu à peu de l'effet d'entraînement généré par les segments les plus dynamiques de l'économie mondiale (avec des taux de croissance très différents les uns des autres). Il s'agit des multinationales très rentables qui investissent et recrutent du personnel, des banques qui remboursent le montant des plans de sauvetage dont elles ont bénéficié, des classes moyennes et supérieures de plus en plus étoffées des pays émergents qui achètent de plus en plus de biens et de services, d'un secteur privé de plus en plus florissant qui verse davantage d'impôts, allégeant ainsi la pression sur les finances publiques de leur pays, et enfin de l'Allemagne, la première puissance économique européenne, qui récolte les fruits de ses années passées à restructurer son économie.
Les chiffres les plus récents (mais pas tous) plaident en faveur de ce point de vue. Le monde est sur la voie d'une reprise économique, même si elle est très inégale et bien moins marquée que ce à quoi on pouvait s'attendre. Si elle se confirme, elle aura un fort effet d'entraînement.
Dans le cas contraire, la perspective est beaucoup plus inquiétante, on peut alors s'attendre à une faible croissance et à une inflation élevée. Même si les obstacles qui s'annoncent ne sont pas encore suffisants pour stopper la reprise, ce serait de la folie que de les ignorer. J'en vois quatre qui sont de plus en plus menaçants à l'égard de l'économie mondiale. Par ordre d'urgence les voici :
- L'économie mondiale n'en a pas fini avec les répercussions des catastrophes au Japon et des événements qui secouent le Moyen-Orient, même s'ils ont commencé il y a plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Il est rare que le monde soit confronté à un risque de stagflation lié à une baisse simultanée de l'offre et de la demande. Et il est encore plus rare que ces deux baisses tiennent à des événements totalement indépendants l'un de l'autre, ce qui est pourtant le cas aujourd'hui. Les révoltes au Moyen-Orient ont poussé le prix du pétrole à la hausse, avec pour conséquence la réduction du pouvoir d'achat des consommateurs et l'augmentation du prix de production de nombreux biens. Par ailleurs, les trois catastrophes qui ont frappé le Japon (le tremblement de terre de forte intensité, le tsunami dévastateur et le désastre nucléaire) ont ébranlé la confiance des consommateurs et perturbé la chaîne de production transfrontalière, notamment dans le secteur de la haute technologie et de l'automobile.
- Le second risque vient de l'Europe où les bons résultats de l'Allemagne coïncident avec une crise de la dette à la périphérie de l'UE. La semaine dernière, après la Grèce et l'Irlande, c'est le Portugal qui a demandé une aide pour éviter un défaut de paiement qui serait destructeur pour le système bancaire européen. En échange de cette aide, ces trois pays se sont engagés dans une sévère cure d'austérité. Malgré les terribles souffrances sociales que cela va entraîner, cette approche ne diminuera guère le fort surendettement du pays, qui va encore croissant.
- Pendant ce temps, l'immobilier faiblit à nouveau aux États-Unis. Bien que le prix des logements ait déjà fortement chuté, il n'y a pas eu de rebond significatif. Dans certains endroits les prix tendent encore à la baisse, et cette tendance pourrait se confirmer si les prêts hypothécaires sont plus difficiles à obtenir et plus chers. Le coût de l'immobilier ayant un rôle déterminant dans le comportement des consommateurs, si la baisse se poursuit, cela portera un coup fatal à leur moral et ils diminueront leurs dépenses. Dans certaines parties des USA, cela rendra plus difficile un déménagement, ce qui aggravera le chômage à long terme.
- Enfin, interviennent les difficultés budgétaires des USA, la première puissance économique de la planète, celle qui produit ce que l'on appelle les « biens publics mondiaux » indispensables au bon fonctionnement de l'économie mondiale. Ayant dépensé une partie non négligeable du budget pour éviter une dépression, les USA doivent s'engager maintenant sur la voie d'une consolidation budgétaire crédible à moyen terme. Cela passera par des choix difficiles et des solutions délicates à mettre en œuvre, tant pour le gouvernement fédéral que pour la Réserve fédérale ; et les résultats seront incertains. Plus les USA attendront pour s'engager dans cette voie, plus grand sera le risque que le dollar perde son rôle de principale devise constitutive des réserves mondiales et que les obligations d'État américaines perdent leur statut de titre de référence en matière d'absence de risque.
Dans le passé, ce n'est pas toujours le même pays qui a été le créateur des « biens publics mondiaux ». Ainsi après la Seconde Guerre mondiale, les USA en pleine ascension ont remplacé la Grande-Bretagne à bout de souffle. Par contre aujourd'hui aucun pays ne peut ni ne veut remplacer les USA s'ils ne parvenaient plus à remplir ce rôle.
Ces quatre risques sont lourds de conséquence et ils vont croissant. Heureusement aucun à lui seul n'est encore suffisant pour déclencher une nouvelle crise de l'économie mondiale et tous ensemble ils n'ont pas encore atteint la masse critique susceptible de la faire sombrer. Pour autant elle n'est pas hors de danger. Bien au contraire, l'économie mondiale est aux prises avec des forces opposées : celles qui la tirent vers la reprise et celles qui la repoussent vers la tempête. Elle ne peut se payer le luxe d'un renforcement de ces dernières.
© Project Syndicate, 2011.
Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz.


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