Deux grandes figures ont marqué, à deux siècles d'intervalle, chacune durant un demi-siècle, l'histoire du Mont-Liban : Fakhreddine II Maan (1590-1635) et Béchir II Chehab (1789-1840).
Dans un ouvrage collectif, Histoire du Liban, des origines au XXe siècle (2006, éd. Philippe Rey), l'ambassadeur historien Boutros Dib consacre deux longs chapitres aux débuts de l'émirat maanide (1516-1590) et surtout au règne de Fakhreddine II. Il relève dans le bilan (page 372) que pour « la première fois, la Montagne, la côte et la Békaa ont été groupées, sous une même autorité de nature politique, en entité propre ». Sa domination s'étendait d'Antioche au Nord jusqu'à Palmyre à l'Est et Safad au Sud). Par ailleurs, ses sujets chrétiens étaient presque les seuls au sein de l'Empire ottoman, remarque Fermanel, un voyageur français de l'époque, à pouvoir faire sonner les cloches de leurs églises. Il fut le premier également à créer des imprimeries au Levant (1610) au monastère Saint-Antoine, à Kozhaya, qui pouvaient produire des textes en arabe, syriaque, persan et copte. Il refusa toute discrimination et créa le Liban légal et moral. Il fut lié à la Porte par des rapports de vassalité directe et obtint, par ses conquêtes, du sultan Mourad IV le titre de sultan du continent (sultan el-Barr).Il conclut un traité avec Florence (où il s'exila, contraint, de 1613 à 1618) et il négocia avec l'Espagne, la France, les Chevaliers de Malte. Les historiens Josette Saleh et Marcel Sioufi le décrivent dans leur magnifique ouvrage Les 6001 jours du Liban (éd. Édouard Privat, 1974) et relèvent que « Fakhreddine avait bâti les fondements mêmes d'un Liban indépendant. » Kamal Salibi, Philip Hitti et Fouad Boustany le citent dans leurs ouvrages sur le Liban moderne et Michel Chebli lui consacre un livre (Fakhreddine II Maan, prince du Liban, Imprimerie catholique). L'ambassadeur historien Adel Ismaïl, dans Le Liban, histoire d'un peuple (Dar el-Makchouf, 1965), énumère les caractéristiques de son règne : unité nationale, ouverture sur l'Occident, tolérance religieuse, essai de modernisation (travaux publics et urbanisme), commerce, prospérité économique du Liban et son indépendance. L'émir Fakhreddine II a eu toutefois une fin tragique. Il perdit son fils aîné Ali et son frère unique Younès sur le champ de bataille (1633), puis son fils cadet Hassan, assassiné par le pacha de Damas. Après son grand-père Fakhreddine Ier, fondateur de la dynastie, assassiné en 1544, et son père Korkmaz, assassiné en 1584, il fut lui-même exécuté avec trois de ses fils : Mansour, Haïdar et Bouluk, le 13 avril 1635, à Istanbul. Son dernier fils, Hussein (13 ans), lui survécut, mais devint chambellan à la cour ottomane. Son neveu Melhem lui succéda (1635-1658) puis les deux fils de ce dernier : Korkmaz II, assassiné à 15 ans en 1662 par le pacha albanais wali de Saïda, et Ahmad, mort sans descendance mâle en 1697.
La deuxième dynastie des Chehab (alliée par des attaches multiples, sur des générations, aux Maan) gouvernera la Montagne libanaise durant 140 ans (1697-1842), avec un temps d'apothéose durant le règne de Béchir II le grand (1789-1840), bâtisseur du palais de Beiteddine et qui renforça, à l'instar de Fakhreddine II le grand (1590-1635), l'identité et l'indépendance du Liban avant la chute de l'Empire ottoman (1860-1918) et la création, du Grand Liban.
Cette prise de conscience de l'entité libanaise spécifique, multicommunautaire, ouverte sur l'Orient et l'Occident, à la fois traditionaliste et libérale, où les libertés individuelles passent par les libertés des groupes, dans un ciment d'unité nationale et un projet commun, d'indépendance farouche, a forgé l'identité libanaise. Dans son dernier brillant ouvrage, intitulé Rupture identitaire et roman familial (Orizons, Paris 2011), le penseur et poète libanais Jad Hatem se penche sur le lien philosophique étroit entre les deux. Nous pouvons par extension, à l'instar de Michelet, l'auteur de référence de l'Histoire de France, l'étendre au roman national.
Entre le 13 avril 1635, date de l'exécution du père de la nation libanaise, et le 13 avril 1975, date de l'éclatement provisoire de l'entité libanaise, il y a un fil conducteur, c'est celui d'une nation, qui est forte dans sa solidarité, et extrêmement fragile et fragmentaire dans ses luttes intestines et ses interférences externes. Le retour à cette expérience pionnière de presque cinq siècles pourrait nous inscrire à nouveau dans une réalité riche, authentique, durable, indéniable, fédératrice et continue.

