Sur la scène intérieure, le cas de la Syrie est différent de ceux de l'Égypte et de la Tunisie où l'homogénéité confessionnelle relative de la population (les coptes ne comptant pas politiquement en Égypte) fait qu'un changement à la tête de l'État peut s'opérer sans trop de douleur. Paradoxalement, loin d'être une faiblesse, le fait que la Syrie soit gouvernée d'une main de fer par un régime minoritaire alaouite peut s'avérer être une force ; dans la mesure où une réelle menace contre son hégémonie ne peut que conduire à un bain de sang, ce qui a un effet dissuasif. Bachar el-Assad peut ainsi s'appuyer sur le soutien inconditionnel de la communauté alaouite, et plus particulièrement des troupes spéciales, prêtes à se battre à mort pour défendre son pouvoir ; sans compter que la communauté chrétienne et une part non négligeable de la majorité silencieuse sunnite s'accommodent volontiers de l'autoritarisme du régime actuel. D'abord parce qu'il s'accompagne d'une libéralisation économique qui profite aux classes moyennes et supérieures ; même si tous se plaignent de la corruption et de l'accaparement des richesses du pays par la famille régnante et ses clients. Ensuite parce qu'ils considèrent le régime comme un rempart contre l'islamisme radical. De plus, les partis et groupes d'opposition, en butte à une répression impitoyable, sont trop divisés et désorganisés pour représenter une menace sérieuse, qu'il s'agisse des intellectuels des petits partis laïcs ou même des Frères musulmans qui représentent la principale force d'opposition. D'ailleurs, comme en Tunisie et en Égypte, les soulèvements ont surtout été le fait d'une jeunesse manquant d'encadrement.
Au plan externe, la Syrie a réussi depuis l'époque de Hafez el-Assad à se positionner comme acteur incontournable sur l'échiquier géopolitique régional. Exploit remarquable : malgré son alliance stratégique avec l'Iran, elle est courtisée par les États-Unis et l'Occident, sans compter les puissances sunnites régionales que sont la Turquie et l'Arabie saoudite. Et malgré son soutien au Hezbollah et au Hamas, le plus grand cauchemar d'Israël serait que le régime minoritaire alaouite soit renversé.
Mais s'il est presque certain que ce ne sera pas le cas, il ne pourra que sortir affaibli du mouvement actuel de contestation, ce qui aura certainement des répercussions aux niveaux régional et libanais. La logique voudrait que la Syrie se rapproche encore davantage des puissances régionales sunnites que sont l'Arabie saoudite et la Turquie, qui sont mieux à même de garantir la pérennité de son régime que l'Iran. S'agissant du Liban, on ne peut que se réjouir de ce qui se passe chez notre voisine. D'abord parce que tout pas, même timide, de Damas vers un semblant de démocratie ne peut qu'être bénéfique au peuple syrien et aux relations entre les deux pays. Ensuite et surtout parce que l'affaiblissement de Bachar el-Assad ne pourra qu'affaiblir le Hezbollah. Il est d'ailleurs symptomatique que ce dernier soit très discret sur ce qui se passe en Syrie alors qu'il clamait que les révolutions en Égypte, en Tunisie et en Libye jouaient en sa faveur. Et qu'à plusieurs reprises, des manifestants avaient lancé des slogans hostiles à son égard et à l'Iran. Il ne serait pas étonnant dans ces conditions que la formation du gouvernement libanais soit encore retardée en attendant de voir dans quelle direction le vent du printemps de Damas va souffler.

