La place Tahrir, au Caire, était noire de monde hier. Les milliers de manifestants réclamaient que le président déchu Hosni Moubarak et d’autres membres de son régime soient jugés. Cette manifestation était intitulée « Journée de procès et de purification » par ses organisateurs. Misam Saleh/AFP
La journée ressemble à un jour chômé, comme tous les vendredis en Égypte. Ou plutôt comme tous les vendredis qui ont suivi la révolution du 25 janvier, au Caire. Dès la matinée, les manifestants ont commencé à converger vers l'emblématique place Tahrir, pour un rassemblement intitulé « Journée de procès et de purification ».
Le trafic est insoutenable. Les klaxons ne s'arrêtent pas. Des centaines de voitures essayent de se frayer un chemin à travers les centaines de milliers de manifestants. L'ambiance reste toutefois bon enfant. Les marchands ambulants sont parsemés sur les rues et les trottoirs. Ils vendent des canettes de soda, des t-shirts, du popcorn. D'autres circulent avec des tasses de thé ou de l'eau froide.
Aux abords de la place, couchées sur le gazon, des centaines de personnes profitent du soleil. Les enfants jouent, les jeunes écoutent de la musique, les vieux lisent des journaux. Le tout, au son des haut-parleurs qui diffusent continuellement des discours enflammés sur la révolution, la corruption et la gloire de la nation égyptienne.
Sur une estrade, un homme crie à tue-tête. Furieux, il affirme que plus de 800 000 scientifiques et savants ont fui l'Égypte durant les dernières décennies. « Soyez fiers d'être Égyptiens, lance-t-il. Les Occidentaux sont à la pointe de la technologie, parce que nos jeunes diplômés ont fui l'Égypte et travaillent pour eux. Rendez-nous nos chercheurs et nous redeviendrons une nation digne de ce nom », s'écrie-t-il, applaudi par des centaines de manifestants attroupés devant lui.
Dans un espace vide, un jeune Égyptien est debout, solitaire, les yeux fermés. Une pancarte placée sur sa tête demande à ses compatriotes de n'acheter que des produits « made in Egypt ». « La justice est avant tout une justice sociale, explique-t-il. Il nous faut des emplois. Il faut travailler, ouvrir les usines, pour que les gens puissent gagner de l'argent et vivre dignement », ajoute-t-il.
Un peu plus loin, une centaine de manifestants islamistes scandent des slogans antiaméricains. Ils sont face à face avec des militaires qui bloquent la rue vers l'ambassade américaine au Caire. C'est la seule présence militaire durant toute la manifestation. Les jeunes eux-mêmes ont bloqué les entrées vers la place ; ils sont responsables de l'organisation et du bon déroulement de la manifestation.
Sur l'immense esplanade de la place Tahrir, la foule devient plus dense et les slogans plus agressifs. Une énorme banderole sur laquelle est écrit « Le peuple veut juger le président » donne le ton de la manifestation d'hier. Autour de l'estrade principale, les manifestants sont surchauffés. « Justice, justice, nous voulons la justice pour nos martyrs », s'écrient-ils. Ils écoutent tous un « simulacre de procès » organisé par les manifestants avec magistrats, procureurs et avocats, pour juger Hosni Moubarak, ses fils, sa femme Suzanne et d'anciens dirigeants. Les témoins montent à la « barre » à tour de rôle et accusent l'ancien président d'avoir volé son peuple, sa femme d'avoir dilapidé l'argent public, les responsables sécuritaires d'avoir ordonné de tirer sur les manifestants au début de la révolution. Les gens sont tendus, énervés. Le flux des protestataires est bloqué. Personne ne passe. Une femme, brandissant des portraits de « martyrs », se met à hurler. La foule lui répond avec des « Allah w Akbar, Dieu est Grand ! » Et puis, le verdict du peuple tombe : la peine capitale pour tous les anciens dirigeants égyptiens. Les manifestants, exaltés, commencent à crier : « À mort le despote ! À mort le despote ! »


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