II. Les 4 phases de l'otium dans l'histoire humaine
Résumons les 4 phases de l'évolution des loisirs dans l'histoire de l'humanité.
Phase 1, les civilisations gréco-romaines de l'antiquité dans leur maturité, puis périodes intermittentes jusqu'au XVIIIe siècle premier âge d'or de l'otium : un idéal de vie réservé à une petite minorité de la population, l'aristocratie terrienne et militaire. Le travail est déprécié (réservé aux esclaves, dans l'antiquité), puis il monte peu à peu en statut : classe des artisans, marchands et bourgeois des villes.
Phase 2, du XIIIe siècle jusqu'au 2e tiers du XXe siècle : perte progressive de pouvoir et d'influence de la « classe de loisirs » aristocratique, l'otium se dénature et devient oisiveté stérile ; le pouvoir économique et politique passe à la bourgeoisie active, commerçante et industrielle. Le travail devient vertu, l'oisiveté est méprisée.
Phase 3, période de transition de la fin du XXe siècle à la 1re moitié du XXIe siècle : l'accroissement des loisirs, forcés (chômage) ou non, n'entraîne pas encore une montée significative de l'otium pour la majorité des gens, mais le développement de loisirs passifs. Grâce au progrès économique, le temps de travail diminue pour une majorité de la population des pays avancés. Mais la pression pour accroître la productivité entraîne une montée du stress pour les travailleurs, tandis que le chômage est aussi facteur de stress pour ceux qui ne trouvent pas d'emploi : c'est la société de stress.
Phase 4 à venir, dans la 2e moitié du XXIe siècle ? Les gens apprennent à mieux utiliser leurs loisirs, on bascule vers un nouvel âge d'or de l'otium, cette fois-ci pour la majorité de la population, symbolisé par le graphique ci-dessous. Le travail non qualifié de production de masse disparaît peu à peu, car mieux fait par des machines « intelligentes » ou des ordinateurs. Seuls survivent et se développent : d'une part, les services économiques, éducatifs ou sociaux ; et d'autre part le travail hautement qualifié et les tâches « nobles » d'une élite de dirigeants, cadres supérieurs ou chercheurs (la diminution du temps de travail ne les concerne pas car beaucoup s'investissent dans ces tâches qui les passionnent au point d'y consacrer presque tout leur temps libre : la frontière entre loisir et travail devient floue pour eux).
Dès 1920, en la fondant de façon prémonitoire sur la révolution technologique, le philosophe Bertrand Russell avait envisagé lui aussi cette nouvelle société de loisir dans des ouvrages de jeunesse :« Croire que le TRAVAIL est une vertu, écrivait-il, est la cause de grands maux dans le monde moderne... La voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail... Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l'aisance et la sécurité. Nous avons choisi à la place le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n'y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment. »
Conclusion
L'humanité pourra-t-elle accéder un jour à cette « société de loisir » que semble promettre l'évolution technologique, ou celle-ci n'est-elle qu'une utopie ?
L'avènement de cette révolution suppose des réformes importantes dans nos sociétés, toujours difficiles à mener ; avant tout, diverses actions en matière d'éducation et de formation (par exemple, une formation aux loisirs actifs) qui ne produisent d'effet que lentement et auxquelles il conviendrait donc de s'atteler avec fermeté et patience car elles mettent du temps à produire des résultats.
Par ailleurs, deux questions capitales se posent avant l'avènement de cette société, pour les pays développés qui pourraient la goûter en précurseurs s'ils ont le courage de mener ces réformes :
1) L'enchaînement progrès technologique - d'où développement économique - d'où société d'abondance - d'où société de loisir (enchaînement sur lequel est fondée cette dernière) peut-il se poursuivre indéfiniment ? Nous nous heurtons à un verrou écologique, après des siècles d'exploitation insouciante des ressources de la terre : celles-ci sont en quantité limitée et, un jour proche, il faudra bien choisir entre société d'abondance et société de loisir ; pour entrer dans cette dernière, mettre un frein aux gaspillages de la société d'abondance.
2) Quid des autres pays, les pays émergents, la Chine en tête, qui aspirent à rejoindre le même niveau de développement ? On se heurte à nouveau, inexorablement, à ce fameux verrou écologique, d'autant plus fort qu'il s'agit de masses de population quinze à vingt fois plus nombreuses.
Sortir de l'hybris (la démesure punie par les dieux, chez les Grecs) de l'hyperconsommation et nous convertir à une société frugale sans laquelle notre société de loisir risque de rester une utopie serait la réponse à ces questions. Conversion difficile, hélas, tant sont ancrées les habitudes de gaspillage. Il s'agit de « sortir du cercle vicieux du surmenage et de la surconsommation » comme le note (sans trop d'illusions) l'économiste anglais Robinson. Et son compatriote Jackson renchérit, appelant à une « prospérité sans croissance », où le surplus de valeur serait tiré non de la production de biens matériels mais de celle de services dans les domaines des loisirs, de la santé ou de l'éducation.
Enrichir la vie sociale grâce au loisir.
Reprendre le goût d'une solidarité plus profonde entre les hommes,
Libérer l'homme moderne, celui de la fatigue, du stress et du travail, grâce à la pratique d'un loisir actif, et aussi par la pratique du silence et de la contemplation : tel est l'enjeu.
Aurons-nous un jour cette sagesse ?
*Professeur émérite à l'ESCP Europe et à l'ESA.
En coopération avec : ESA

