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Santé

Le défi santé des villes des marchés émergents

Par Shaukat AZIZ
OLJ
01/03/2011
Les marchés émergents - Brésil, Chine, Inde, Indonésie, Mexique, Russie, Turquie et quelques quinze autres pays d'Afrique, d'Asie, d'Europe et d'Amérique latine - représentent une part rapidement croissante de la population et de l'économie mondiale. Mais leurs gouvernements sont maintenant confrontés à l'un des défis les plus importants du XXIe siècle, celui de créer des solutions de santé publique adaptées à la vitesse et à l'ampleur de l'urbanisation.
Les quatre plus grands marchés émergents représentent plus de 40 % de la population mondiale, avec un PIB cumulé de près de 9 trillions de dollars. On s'attend à ce que leurs économies détrônent celles du G7 d'ici à 2030 et que, d'ici à 2050, le Brésil, la Chine, l'Inde, le Mexique et la Russie soient, avec les États-Unis, les principales économies mondiales.
Aujourd'hui cependant, les villes de ces pays doivent affronter des problèmes économiques et sociaux beaucoup plus graves, plus urgents et à une échelle largement plus importante que ceux auxquels se sont confrontées les villes américaines et européennes aux XIXe et XXe siècles.
L'un des défis majeurs est de gérer les conséquences de la croissance explosive des populations urbaines. Plus de la moitié de la population mondiale vit maintenant dans les villes. Dans mon propre pays, le Pakistan, Karachi se développe au rythme de 1 000 personnes par jour.
Les migrations massives vers les zones urbaines, le chômage élevé, la faiblesse des salaires, un habitat et des conditions sanitaires précaires, des infrastructures inadaptées et le dénuement social sont les symptômes que partagent tous les centres économiques où la croissance démographique n'a pas été conjuguée à des approches cohésives de la politique de santé publique. Ainsi qu'en ont convenu d'éminentes personnalités politiques, du monde des affaires et universitaire lors d'une réunion organisée sous les auspices du Symposium des marchés émergents, la promesse des marchés émergents ne sera pas tenue si leurs villes, et par conséquent leurs économies, sont en souffrance.
Un travail précurseur de 1995 sur le développement humain, réalisé par mon compatriote Mahhub ul-Haq, insistait sur les différences entre la sécurité humaine envisagée comme sécurité personnelle ou comme sécurité nationale. Il a utilisé des indices de développement humain plutôt que les indices nationaux globaux pour mesurer le progrès économique et social. Sa proposition fondamentale était que le développement est une question de personnes.
Rien n'est plus essentiel à la sécurité humaine que la santé, qui permet de faire des choix, favorise la liberté et soutient le développement humain. Nous nous focalisons souvent sur les soins médicaux et insistons sur le rôle de la médecine et des médecins. Mais la santé est aussi une question de bien-être, de sécurité de la vie et d'aptitude à travailler et à apprendre. Comme l'a fort bien formulé l'économiste et philosophe Amartya Sen : « La santé est une condition préalable à l'efficacité fonctionnelle pour un large éventail d'activités humaines. »
Alors même que le poids des affections dans les villes des marchés émergents relève de plus en plus des maladies chroniques plutôt qu'infectieuses, les populations urbaines demeurent vulnérables aux épidémies, aux maladies infantiles provoquées par la malnutrition, au sida, au paludisme, à la tuberculose et aux déséquilibres mentaux, dont l'origine est enracinée dans le chômage et la pauvreté. Les désastres naturels et les accidents de la circulation sont aussi à l'origine de décès et de blessures, et elles sont fragilisées par les conséquences sur la santé des désordres et des dégradations d'ordre social.
La vitesse de la croissance urbaine et la conséquente concentration de pauvreté ont dépassé la capacité de certains gouvernements nationaux ou conseils municipaux à délivrer les services essentiels à la santé publique urbaine - habitat durable et abordable, eau et installations sanitaires propres, et instruction. Mais la concentration de population et d'activité humaine dans les villes et mégapoles des marchés émergents offre pourtant des opportunités d'échelle extraordinaires pour construire des infrastructures dans le domaine de la santé et de l'assurance des soins
médicaux.
Plusieurs mesures devraient être adoptées. Les gouvernements des marchés émergents doivent trouver des solutions à ces problèmes essentiels qui découlent d'une mauvaise coordination des politiques et des programmes de santé, et de soins médicaux au sein et entre les instances nationales et municipales. Ils devraient envisager des réformes prévoyant de concéder l'autorité, les ressources et la responsabilité nécessaires en matière de santé et de soins médicaux au conseil municipal des villes.
Il faut mettre en place une politique urbaine anticipatoire, basée sur des prévisions démographiques réalistes, les registres de patients, et des systèmes d'information de santé, ainsi que la participation à des réseaux urbains de diffusion d'informations sur la santé. Les systèmes et les réformes qui auront fait leurs preuves devront être partagés entre villes des marchés émergents, et les nouvelles innovations et idées qui auront été couronnées de succès seront adaptées aux conditions locales.
Cela implique de nouvelles technologies abordables, comme une téléphonie mobile à bas prix pour les agents de santé communautaires. Au Pakistan, par exemple, il y a 60 millions d'abonnés pour 160 millions d'habitants. Les téléphones portables peuvent permettre de transmettre des soins médicaux abordables en milieu urbain en servant d'outils de diagnostic par la prise de photos ; ils peuvent aussi servir pour rédiger des ordonnances et pour surveiller la condition des patients dans les zones à faibles revenus.
En résumé, les besoins de santé publique urbaine doivent être réinventés. La santé des villes des marchés - et des pays - émergents n'en exige pas moins.

© Project Syndicate 2011. Traduit de l'anglais par Frédérique Destribats.

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