Il suffit de patauger, un tant soit peu, dans cet étalage vulgaire de chiffres, dépourvus de toute vision socio-économique pour l'avenir, afin de s'apercevoir - aussi sans être éberlué - comment ceux-là mêmes, qui critiquent le vote à main levée, approuvent et paraphent sans réticence ou réflexion aucune des textes de loi qui ne font qu'enfoncer le clou dans un pays qui se dirige chaque jour un peu plus vers la dérive.
Le budget de l'année en cours - toujours en attente d'adoption - n'est autre qu'une illustration de cette insouciance presque folle de la classe dirigeante au Liban à s'essuyer allègrement les pieds sur les intérêts d'un peuple.
Présenté comme l'un des budgets les plus « ambitieux » par ses auteurs - puisqu'il prévoit une hausse de 150 % des dépenses d'investissements, considérées comme indispensables pour pallier les nombreuses failles d'une infrastructure toujours brinquebalante et contribuer ainsi à l'essor économique -, ce projet ne fait en réalité que consacrer la détérioration des finances publiques, avec un déficit projeté de 4,4 milliards de dollars - un plus haut historique - au moment où la dette publique culmine déjà à plus de 50 milliards de dollars.
Mais le plus alarmant réside dans les détails - camouflés et méconnus du grand public (certes aussi d'un grand nombre de politiques) - qui contribuent à cet enfoncement.
En effet, outre les grandes lignes - un service de la dette qui accapare un tiers des dépenses de l'État, auquel se greffe un autre tiers phagocyté par les salaires et indemnités des fonctionnaires publics -, le projet de budget 2010 contient une série de chiffres ahurissants - des « détails », rétorqueront-ils - qui symbolisent dans toute leur splendeur le modus operandi du gaspillage à la libanaise.
En voici, à titre purement illustratif, quelques exemples tirés du gros document : le texte de loi prévoit ainsi dans son article 27 une enveloppe financière de 85 milliards de livres (environ 60 millions de dollars) pour l'entretien du campus principal de l'Université libanaise (UL) - un montant qui permettrait sans doute à l'État de construire une nouvelle zone universitaire, des plus modernes, ou de réhabiliter les autres campus en voie de désintégration. Notons que le montant alloué à cette fin dans le projet de budget 2009 s'élevait à 18 milliards de livres (ce qui représente une évolution annuelle de plus de 370 %).
Toujours au niveau des contrats de maintenance (dont le processus de sélection des sociétés rivalise rarement de transparence), l'article 25 du projet consacre un peu moins de 5 millions de dollars aux dépenses de « nettoyage, d'entretien et de fonctionnement » du siège central du ministère de l'Éducation, au moment où le projet alloue au ministère du Tourisme - chargé d'un secteur-clé de l'économie nationale qui contribue indirectement à plus du tiers du PIB - un budget global qui franchit à peine le seuil des 8 millions de dollars.
En parallèle, le texte de loi prévoit une série d'exemptions fiscales, sans fondements économiques, bénéficiant à certains groupes d'institutions, dont les banques islamiques (article 68), et des amendements concernant le nombre de contractuels, notamment au sein de l'Institut des finances, dont le recrutement n'est ni soumis au concours du Conseil de la Fonction publique ni à une grille de salaires établie au préalable (article 120).
Quant aux loyers et l'entretien des bureaux de la présidence du Conseil des ministres, ils ont simplement été multipliés par dix, en comparaison avec le projet de budget 2009, bondissant de 50 à 565 milliards de livres en un an, selon le texte de loi. La frénésie immobilière à l'échelle du pays - qui en est certes une des causes - justifie-t-elle à elle seule cette envolée ? Certes que non.
Les parlementaires, censés examiner scrupuleusement chaque clause de ce projet de loi et contrôler l'action gouvernementale, sont-ils au courant de toutes ces réalités ? Rien ne semble moins sûr.
Dans un pays normalement structuré, ces chiffres alarmants auraient pourtant suscité des vagues d'indignation, voire même entraîné une démission du gouvernement... Sauf qu'au Liban, ce dernier n'a pas grand-chose à craindre, tant quand il s'agit d'économie, et que, par ailleurs, le « parapluie syro-saoudien » n'a pas volé en éclats (comme tiennent à nous le souligner depuis un moment certains responsables) !
Le gouvernement en place doit-il pour autant continuer de faire fi de la situation sur le terrain et d'ignorer les problèmes de fond, en se gargarisant de quelques satisfecits distribués çà et là par certains organismes internationaux ?
N'est-il pas temps de commencer au moins à réfléchir aux moyens de réduire les dépenses - surtout celles qui n'ont aucune utilité ou rendement économique - avant de songer à ponctionner davantage le peuple pour augmenter les recettes et assainir les finances publiques ?
Est-il acceptable encore de garder en veilleuse, vingt ans après la fin de la guerre civile, un nombre aussi grand de dossiers vitaux pour la société, comme les réformes économiques structurelles, la modernisation de l'infrastructure, l'électricité, la sécurité sociale, ou encore la lutte contre la pauvreté, la corruption et l'émigration, au nom de combats d'une autre ère qui n'ont fait que noyer davantage le pays et pousser des centaines de milliers de Libanais à trouver refuge sous d'autres cieux ?
Entre accusations et contre-accusations, les Libanais vivent depuis plusieurs mois au rythme d'une polémique farouche qui oppose le ministère des Finances à la commission parlementaire des Finances, au sujet du budget, sans qu'ils ne puissent en saisir les vrais motifs et les aboutissements. Inutile de rappeler que le président de la commission n'est autre qu'un député à la casquette orange, et que la grande argentière sort tout droit du laboratoire bleu.
Cette semaine même, les feux étaient braqués sur une diatribe, non des moins virulentes, d'un Simon Abi Ramia tirant à boulets rouges sur la politique économique et financière menée par le clan Hariri depuis le début des années 90 et une Raya el-Hassan qui veut à tout prix défendre les acquis et les réalisations de ses prédécesseurs du même camp politique. Le sujet de discorde - purement technique - n'était que le maquillage d'un bras de fer politique qui se poursuit entre les deux camps depuis le fameux divorce entre les forces du 14 Mars et le général Michel Aoun.
Encore une fois, ce sont les considérations politiques qui prennent le dessus sur le débat économique scientifique et constructif.
Encore une fois, c'est l'intérêt collectif qui est sacrifié sur l'autel des intérêts privés, partisans et communautaires.
Encore une fois, c'est le peuple qui assiste, impuissant, à un des actes de cette longue et interminable tragi-comédie.
Alors messieurs, de grâce, arrêtez de vous renvoyer la balle et méditez, ne serait-ce qu'un moment, ces chiffres surprenants et inquiétants, ces « détails » du budget... Ça permettra sans doute de vous calmer les esprits et au pays de faire un pas de plus sur ce long chemin de « réforme(s) », que vous prêchez à longueur de journée...


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