Il serait utile pour mémoire de revoir les événements afin de ne pas trop se laisser embobiner par les uns et les autres.
On oublie que le premier attentat a eu lieu contre Marwan Hamadé, quelques semaines après la prorogation forcée du mandat du président Lahoud. Forcée contre l'avis même de M. Hariri, qui a dû la demander la mort dans l'âme après les menaces sérieuses dont il fut l'objet à Damas et à laquelle Walid Joumblatt et d'autres refusèrent de souscrire. M. Hariri est accusé par ceux qui l'ont menacé d'être le parrain de la 1559.
Et puis il y eut l'assassinat de l'ancien chef de gouvernement au lendemain de la visite de M. Walid Mouallem à Beyrouth (fin janvier 2005), qui cherchait alors à le convaincre d'accepter un découpage électoral à Beyrouth qui favoriserait le camp du président Lahoud. Ce que M. Hariri refusa, allant même jusqu'à défier son interlocuteur en lui disant qu'il se présenterait lui-même dans la circonscription prévue pour les candidats du président.
Le soir même de l'assassinat, le zèle fort suspect de certains visant à effacer les traces, réasphalter la route et déplacer les carcasses calcinées fut attribué aux ordres du ministre de l'Intérieur à l'époque, M. Sleimane Frangié. Cet excès de zèle est bien documenté dans le rapport Fitzgerald, premier enquêteur de l'ONU, suivi des rapports de Mehlis. Personne n'a jamais mis en doute ces faits avérés.
Et puis ont suivi les assassinats des plus dérangeants des dirigeants du 14 Mars, comme Georges Haoui, Samir Kassir et Gebran Tuéni, sans oublier les tentatives manquées contre May Chidiac et le ministre de la Défense, Élias Murr.
Comme on peut le constater, l'ennemi israélien s'acharnait à liquider les ennemis du régime syrien au Liban afin de faire endosser le manteau à Damas, qui ne trouva rien de mieux que de limiter sa coopération avec les enquêteurs de l'ONU à l'époque afin probablement de protéger les assassins du Mossad.
Et puis, à la suite de l'assassinat de Gebran Tuéni, le gouvernement de l'époque décida de joindre l'ensemble des crimes précités au dossier de l'assassinat de Hariri. Sur ce, les ministres Amal et Hezbollah suspendirent leur participation au gouvernement. Si Israël était effectivement responsable de ces assassinats, pourquoi Amal et le Hezbollah refusaient-ils que les dossiers des assassinats en question soient joints à sur lesquels enquêtait la commission d'enquête de l'ONU ?
Un an plus tard, après les assassinats successifs de Walid Eido, Antoine Ghanem et Pierre Gemayel, le statut du TI fin prêt fut présenté au gouvernement libanais pour obtenir son approbation. Ce statut fut publié dans les journaux et le président Lahoud lui-même publia un long commentaire dans la presse sur le sujet. Seuls les ministres Amal et Hezbollah à l'époque déclarèrent ne pas en connaître le contenu et refusèrent d'en discuter en Conseil des ministres sous prétexte qu'ils n'avaient pas eu le temps suffisant pour l'étudier, oubliant que leur principal allié, le président de la République, l'avait bien étudié.
Suivirent l'occupation du centre-ville, l'encerclement du Sérail, la fermeture du Parlement sans que cela ne puisse empêcher le passage du statut du tribunal par le Conseil de Sécurité sous le chapitre 7, enjoignant aux États membres de l'ONU l'obligation de coopérer avec le TI sous peine de sanctions. Pour contourner la fermeture du Parlement, les députés du 14 Mars majoritaires signèrent une lettre notifiant Ban Ki moon de leur acceptation du statut du tribunal.
On sourit quand on pense que les journaux proches du 8 Mars, soucieux du processus démocratique, se plaignent aujourd'hui de ce que le statut du TI fut exfiltré par le gouvernement Siniora, passant outre le Parlement, verrouillé par leurs amis. D'autre part, on ne peut s'empêcher de pleurer en pensant à toutes les peines que se sont donné les occupants du centre-ville pour empêcher la formation du TI supposé juger les assassins israéliens opérant sur ordre des Américains afin de déstabiliser la politique régionale de la Syrie. Déstabilisation qui passe nécessairement par la tentative d'assassinat de May Chidiac et l'assassinat de Samir Kassir.
Quant aux faux témoins, on sait seulement que ce sont des faux témoins grâce aux sources du 8 Mars. Le TI ne s'est jamais prononcé là-dessus et il n'est pas impossible qu'ils ne soient pas si faux que cela. Sinon pourquoi seraient-ils protégés ? Et qui sait si M. Bellemare va ou pas tenir compte de leur témoignage ? Mais au Liban on a déjà fait le procès, avec les moyens de bord irréfutables, on connaît les coupables, on sait qui sont les faux témoins. Informations fort utiles au TI par ailleurs. Ces enquêteurs du 8 Mars fourniront-ils leurs informations au TI ou les garderont-ils pour la presse locale afin d'étoffer leur contre-scénario bien plus crédible à leurs yeux que celui des enquêteurs du TI qu'ils qualifient d'agents à la solde des puissances
étrangères ?
On se demande par ailleurs comment, par une remarquable coïncidence, tout un réseau d'espionnage du Mossad mettant en cause l'ensemble des communications téléphoniques au Liban a été démantelé juste à point, comme par hasard, la veille de la publication de l'acte d'accusation pour discréditer l'échafaudage présumé de téléphonie mobile du procureur Bellemare?
Et puis au moment où le chef d'état-major israélien Gaby Ashkenazi reprend les propos mêmes des politiciens du 8 Mars qui ne cessent depuis des mois de prétendre que des fuites provenant du tribunal indiquent que l'acte d'accusation mettra en cause certains membres du Hezbollah et que tout acte d'accusation allant dans ce sens aura des conséquences dramatiques pour le Liban, voilà que les Israéliens sont désignés comme les fabricateurs de ces mensonges qu'eux-mêmes colportaient longtemps avant Ashkenazi. Et hop ! le tour est joué pour bien prouver que le TI est l'œuvre des Israéliens qui en connaissent à l'avance les conclusions. C'est à se demander s'il n'y a pas une collusion objective entre les politiciens du 8 Mars et les Israéliens. Les uns inventent des prétendues fuites et menacent d'un autre 7 Mai, et les autres reprennent en chœur comme pour confirmer.
Et maintenant, d'aucuns prétendent avoir des preuves irréfutables, photos à l'appui, de la responsabilité des Israéliens dans ces attentats. Et le contre-scénario du 8 Mars, peaufiné dans les moindres détails par une gigantesque opération de désinformation, est fin prêt afin de faire le pendant au scénario présumé de Bellemare. Ainsi l'acte d'accusation du TI sera politisé par définition s'il ne va pas dans le sens souhaité par les partis du 8 Mars, mais ne le sera pas dès lors qu'il épousera les thèses du contre-scénario proposé.
Seulement il y a un hic. Pourquoi les forces du 8 Mars ont-elles bloqué le pays pendant quatre ans si les coupables étaient israéliens comme elles le prétendent aujourd'hui ? Ne devraient-elles pas procéder à une autocritique de leur comportement suicidaire ? Ou alors elles l'ont fait parce qu'elles craignaient que l'article de Der Spiegel publié uniquement en avril dernier ne reflète effectivement le point de vue du tribunal ? Ce qui aurait justifié leur comportement obstructionniste depuis cinq ans, longtemps avant la publication de l'article en question. Un peu comme si elles savaient déjà...
Une triple frappe préventive en somme. Un, on empêche la formation du TI en bloquant le pays ; deux, on le discrédite en prétendant que l'acte d'accusation présumé est politisé ; et trois, on monte un scénario visant à accuser les Israéliens. Mais malheureusement, cette stratégie s'est retournée contre ses auteurs au regard de l'absurdité de leurs vains efforts visant à bloquer l'inculpation de ceux qu'ils présentent aujourd'hui comme des coupables probables. Mais où étaient tous ces indices qu'on nous sort aujourd'hui ?
Il fut un temps où les scénarios montés de l'autre côté de la frontière ne s'embarrassaient pas de telles subtilités.


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