Car les revenus de la croissance sont, me semble-t-il, utilisés à la réalisation de bénéfices à court terme. Il en va ainsi de la spéculation immobilière, lucrative, il est vrai, mais absolument stérile quant à l'enrichissement de la nation et à l'évolution de ses structures économiques et sociales. L'expérience montre que là où sévit la bulle apparaissent toute sorte de nuisances et d'aberrations, urbaines ou autres, telles les tours gigantesques et massives de la ville de Benidorm, en Espagne (1).
Il serait utile de voir sur un tableau économique d'ensemble, branche par branche, comment se répartissent les revenus de la croissance, tout en gardant bien présent à l'esprit que certaines activités économiques, telles l'exploitation des carrières à ciel ouvert, ne sont pas à inscrire à l'actif du PIB , car à une époque où les nations du monde entier ont un respect croissant de la nature, la remise en état de ces sites dégradés constitue une dette qui coûtera cher.
La croissance économique ne prend son sens qu'à travers les objectifs qu'elle se définit et les finalités qu'elle se propose d'atteindre. C'est à cela qu'elle devrait servir et c'est cela que l'on appelle le développement. Le caractère quantitatif de la croissance peut alors transformer les critères qualitatifs de la société par l'évolution des structures économiques et sociales, les transformations politiques et institutionnelles qui l'accompagnent et dans cette perspective involutive, l'évolution des habitudes mentales, la transformation des mentalités, le changement des attitudes face au pouvoir, l'assouplissement du dualisme en politique, ce tout pouvant conduire un jour à l'abandon de tares telles que le confessionnalisme et le clientélisme politiques. Développement et citoyenneté ne vont-ils pas de pair ?
Et nous en venons à passer à côté de toutes ces chances pour nous jeter corps et âme sur des miettes immobilières, afin d'y trouver la patience nécessaire pour attendre passivement la fin de notre sacrifice.
Ce qui caractérise l'économie, c'est que les variables qu'elle met en jeu ne se définissent pas de façon neutre et exclusivement objective. Ces variables, la société les éprouve et en ressent la nécessité de façon quasiment subjective avant même qu'elles ne prennent corps. À cet égard, les grandes transformations institutionnelles qui devraient être entreprises devraient concerner l'ouverture économique de l'État sur les couches défavorisées et improductive de la société. Cela ne pourra se faire qu'en intégrant le social comme un agrégat, en lui accordant le statut d'une grandeur macroéconomique à part entière. C'est alors que l'économie du social viendrait en contrepoint du socioéconomique non pour l'abolir mais pour le promouvoir.
Certes, notre sortie de la guerre civile nous met devant une situation de transition. Elle devrait être un champ d'études destiné à remédier aux imprévisibles que nous côtoyons. De plus, de par la problématique régionale, le risque de guerre dans l'absolu est toujours présent. Devant une pareille situation d'exception, n'y a-t-il pas lieu de mettre en place, certes de façon souple, une économie d'exception ?
Dans cette économie d'exception, large doit être la part réservée à l'économie du social. Que pourrait-on entendre par économie du social ? Cet exemple entre bien d'autres pourrait l'illustrer.
Lorsqu'en 1963 je débarquais à Paris pour la première fois, quelle ne fut ma surprise d'apprendre que les conducteurs de taxi étaient employés de sociétés qui mettaient à leur disposition un parc d'automobiles. Trente ans plus tard, j'étais stupéfait de constater qu'un très grand nombre de ces travailleurs s'étaient organisés en corporation d'artisans. Peu importe pour notre propos les causes économiques de cette transformation. Néanmoins, force est de constater que pour cette production de transport, l'élément travail, si fondamental dans toutes les économies, était mis en jeu différemment.
Ce principe pourrait être généralisé. Dans un pays comme le nôtre, où les membres les plus modestes de la société ont un savoir-faire certain, l'État devrait entreprendre une vaste enquête sur nos besoins et organiser des sessions d'information à l'intention du public. Des candidats ou des groupes de candidats se manifesteraient et si un petit capital leur était nécessaire pour leur permettre d'entreprendre et de produire dans le secteur de leur choix, prélever ce capital sur cet enrichissement qui se profile, par des prêts à long terme et à faible taux d'intérêt. N'est-il pas toujours rentable de transformer un assisté en un producteur, d'extraire un travailleur au labyrinthe de l'économie souterraine, ou d'éviter le recours à l'émigration pour survivre ?
Cet emprunt s'appelle aujourd'hui le microcrédit et la cellule fondamentale la microentreprise. Comme vous le voyez, je n'ai rien inventé.
Il est du droit de chacun de voir dans ce texte une utopie. Pourtant, son approche de la réalité n'a aucun caractère fictionnel. Elle partage toutefois avec les valeurs utopiques une certaine protestation contre les imperfections et les injustices du monde, et cette attitude devrait être naturelle pour toute société ayant longtemps vécu dans la souffrance.
(1) Il y a une quarantaine d'années, Benidorm était, pour la Costa Bianca, l'équivalent de Saint-Tropez pour la Côte d'Azur.

