Des milliers de déplacés fuyant les violences, principalement des femmes et des enfants ouzbeks, étaient massées à la frontière avec l'Ouzbékistan, fermée la veille par le gouvernement de Tachkent. Plus de 100 000 personnes se sont en effet réfugiées en Ouzbékistan, d'après le gouvernement, après les violences qui ont fait depuis cinq jours 178 morts et 1 866 blessés, dont 863 hospitalisés, selon le ministère kirghiz de la Santé, un bilan qui pourrait être beaucoup plus élevé. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), citant des informations de ses équipes sur le terrain, a fait état hier soir « de plusieurs centaines de morts ». Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), évoquant une « poudrière ethnique », a lui estimé à environ 275 000 les personnes déplacées, dont 75 000 se sont réfugiées en Ouzbékistan.
Cependant les réfugiés désespérés réclament de l'aide ou révèlent des scènes de tortures ou de viols. « Aidez-nous s'il vous plaît. Que devons-nous faire pour nous sortir de là », se lamentait une femme, interpellant les gardes-frontières ouzbeks. Mais ces derniers ne laissaient passer que les blessés. Un journaliste de l'AFP a ainsi vu deux garçons de 4 et 8 ans, grièvement brûlés, être remis à des médecins ouzbeks au-dessus de la grille matérialisant la frontière. Sous le choc après un viol collectif, trois sœurs, âgées de 16 à 23 ans, ont éclaté en sanglots devant des médecins qui tentaient de comprendre ce qui leur était arrivé, dans un hôpital d'Ouzbékistan. « Ces filles ont été violées récemment par de nombreux hommes et pendant plusieurs heures », confie le docteur Moukkadas Majidova à l'AFP. « Aujourd'hui nous avons soigné un homme de 28 ans qui a été torturé. Il avait des blessures au cou, la peau brûlée par de l'eau bouillante et a été la cible de tirs. Nous avons retiré des balles », raconte pour sa part un médecin à Andijan, ville ouzbèke frontalière du Kirghizistan.
« Il n'y a pas besoin d'envoyer une force de maintien de la paix. Nous espérons maîtriser la situation avec nos propres forces », a déclaré toutefois dans la capitale Bichkek Rosa Otounbaïeva, portée au pouvoir par un soulèvement au mois d'avril, et qui avait pourtant lancé un appel à l'aide à la Russie. Elle a ajouté que le référendum sur une nouvelle Constitution, prévu le 27 juin par le pouvoir intérimaire, serait
« organisé comme prévu ». Certains ont accusé des groupes criminels soutenant le président déchu Kourmanbek Bakiev, réfugié au Bélarus, d'être à l'origine des troubles dans le but de déstabiliser le gouvernement provisoire. Le gouvernement a accusé hier son fils, Maxime Bakiev, qui sous le coup d'un mandat d'Interpol, a été arrêté lundi en Grande-Bretagne, d'avoir « financé les émeutes ». Le Bélarus a annoncé pour sa part avoir refusé la demande d'extradition du président déchu du Kirghizistan.
Selon de nombreux témoins, des forces régulières kirghizes ont prêté main forte à des bandes armées pour massacrer des Ouzbeks. La haut commissaire de l'ONU aux Droits de l'homme, Navi Pillay, avait évoqué lundi des exactions qui semblent être « orchestrées, ciblées et planifiées ». Hier, un journaliste de l'AFP n'a constaté aucune présence militaire ou policière kirghize dans les quartiers ouzbeks d'Och. Mais la ville semble désormais partagée de fait entre les deux communautés, des hommes lourdement armés gardant chaque territoire. Signe d'amélioration, deux groupes d'une vingtaine d'hommes, Kirghiz d'un côté, Ouzbeks de l'autre, se sont rencontrés hier dans le no man's land séparant les deux pays pour échanger ce que des habitants ont appelé des « prisonniers », a constaté un journaliste de l'AFP.
Les 15 membres du Conseil de sécurité de l'ONU ont appelé au retour à « l'État de droit » au Kirghizistan. Ce petit pays pauvre d'Asie centrale a une importance stratégique, la Russie y dispose d'une base militaire, de même que les États-Unis, qui y font transiter la majorité de leurs troupes pour l'Afghanistan.


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