Vanessa Rousselot en plein tournage en Cisjordanie. Photo AFP
À la recherche de la « blague perdue » palestinienne, une réalisatrice française, Vanessa Rousselot, a sillonné les routes de Cisjordanie ces quatre dernières années en vue d'un documentaire télévisé inédit.
« Blague à part » est un road movie décalé à travers les territoires palestiniens à la rencontre de personnages qui bricolent des blagues avec leur quotidien.
« Je m'attendais à un humour très noir, mais il est parfois difficile de suivre cet aller-retour permanent entre le rire et les larmes », confie la réalisatrice à l'AFP. Ainsi, lorsqu'elle demande par téléphone à des Gazaouis coincés entre la férule islamiste du Hamas et le blocus israélien « la dernière plaisanterie à la mode », la réponse est sans équivoque : « Comment un dentiste de Gaza opère son patient ? En lui faisant un trou dans la nuque, car à Gaza, on n'a plus le droit d'ouvrir la bouche. »
Cet humour, politesse d'un vrai désespoir politique, brise les tabous de la société palestinienne, mais sert surtout, selon Vanessa Rousselot, de passe-temps aux Palestiniens. Et les endroits où le temps est le plus difficile à passer sont les checkpoints et barrages israéliens - près de 600 en Cisjordanie. Dans les files d'attente, souvent interminables, on s'échange allègrement des blagues. « C'est l'histoire d'un type qui veut traverser un checkpoint », raconte un Palestinien dans le documentaire. « Le soldat israélien lui répond que s'il veut passer, il doit enlever ses chaussures et aller lui chercher un thé. Le Palestinien s'exécute, enlève ses chaussures et va lui chercher son thé. Pendant ce temps, le soldat pisse dans ses chaussures. Le Palestinien revient, donne le thé, remet ses chaussures et le soldat le laisse enfin passer. Le Palestinien lui lance alors : "Soldat, tant que tu pisseras dans mes chaussures et que je pisserai dans ton thé, ce n'est pas prêt de s'arranger entre nous." »
Toutefois, d'après la réalisatrice, qui a vécu plusieurs mois à Bethléem (Cisjordanie) pour apprendre l'arabe et l'hébreu, ces histoires drôles ont fait leur temps. « On fait des blagues quand on s'autorise à spéculer sur l'avenir. Il semblerait qu'aujourd'hui il n'y ait plus de lumière au bout du tunnel », dit-elle.
C'est aussi l'avis du « docteur ès humour » de Cisjordanie, Sherif Kana'neh, professeur d'anthropologie et de folklore à l'Université de Birzeit. Il a commencé à collecter les blagues politiques après le déclenchement de la première intifada en 1987 et en a accumulé près de 2 000. « C'est devenu pour moi une manière de surveiller la santé psychologique des Palestiniens et surtout leur moral », raconte-t-il. Ses étudiants et amis l'appellent régulièrement pour lui donner la « dernière bonne blague ». Sauf que le téléphone de l'anthropologue ne sonne plus beaucoup depuis la dernière guerre à Gaza, fin 2008, qui a interrompu les négociations de paix israélo-palestiniennes. « Certaines périodes ne sont pas très productives au point de vue de l'humour. C'est le cas aujourd'hui », explique M. Kana'neh.
En cours de montage, le documentaire a été lancé grâce au soutien de la chaîne câblée Planète qui le diffusera en France fin 2010. Le film est également financé en partie par les internautes via un site : touscoprod.com. Une manière, selon les producteurs, Virginie Meunier et Edward Gubbins, de « démocratiser » le contenu des documentaires télévisés. « Ce n'est pas un projet formaté qui rentre dans telle ou telle case des grilles de programmes, et pourtant il a déjà trouvé son public », soulignent-ils.


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