À défaut de revenir au Liban pour revivre, à la période de Pâques, en famille et en communauté, la mémoire de ce traumatisme collectif, j'ai opté pour un retour à Berlin qui a été divisée par excès de nationalisme, durant le demi-siècle où se sont affrontées les idéologies sociales (que la mondialisation a balayées). Toute l'histoire du XXe siècle passe par Berlin, des deux guerres mondiales jusqu'à la guerre froide et la chute du Mur .
Pour ressouder l'espace intérieur (historique et géographique) de la ville, les autorités locales et municipales ont établi deux lignes de bus numéros 100 et 200 qui traversent la ville d'ouest en est (et vice versa) en passant par les principaux vestiges et monuments historiques. D'ailleurs elles ont également émis des cartes postales de la ligne 100 qui part du jardin zoologique (église du souvenir, Berlin-Ouest) jusqu'à Alexanderplatz (tour de la télévision à Berlin-Est). Des manuels également sur le centre de Berlin reprennent ce parcours organisé, à un niveau photographique (trois photos pour chaque site, avant la guerre, juste après la guerre en 1945 et aujourd'hui) en énumérant étape par étape les principaux monuments de la ville, redonnant une impression de continuité historique et géographique, au-delà des traumatismes successifs et des ruptures que la ville a vécus.
Ainsi avec un simple ticket de bus normal, une carte postale et un petit manuel de photos, une personne, touriste ou autochtone, peut revivre un parcours continu pour reconstituer la ville restaurée et réunifiée. À travers l'assemblage de trois photos d'un même site sur une double page, un petit texte de présentation et la juxtaposition des espaces traversés par les deux lignes régulières de bus (100 et 200) créées spécialement pour l'occasion. La ligne 100 décrit un parcours parfaitement horizontal et la ligne 200 opère un détour par la place de Leipzig et le place de Postdam (le centre commercial le plus important d'Europe), pour se fondre à nouveau dans la ligne 100. Au-delà du détail des monuments, des sites et des places, toute personne qui emprunte ce parcours fluide dans l'espace a l'impression que les espaces s'établissent et se succèdent dans une parfaite continuité. Avec les années, depuis 20 ans (la chute du Mur date du 9 novembre 1989), la ville a retrouvé son unité et sa cohérence de base et témoigne de l'absorption, de la partie orientale (Est) par la partie occidentale qui s'est étendue à elle, pour plus d'homogénéité.
Alors que le centre de Beyrouth paraît isolé des espaces périphériques communautaires qui se sont repliés sur eux-mêmes. Le centre de Beyrouth paraît un espace neutre (no man's land) créé de toutes pièces mais qui établit une jonction hypothétique entre des mondes parallèles. La ville de Berlin est à l'image de l'entité nationale allemande qui s'est réunifiée et a surmonté les traumatismes de la guerre et de la division, et la ville de Beyrouth est à l'image de l'entité libanaise qui demeure une entité composée de sous-groupes communautaires, reliés artificiellement entre eux. Le centre-ville est d'ailleurs utilisé, parfois par alternance, par différents groupes pour leurs manifestations respectives : c'est un centre alternatif.
Durant les années précédentes, j'achetais régulièrement des petits fragments du Mur à offrir et des cartes postales de la ville divisée, où Honecker prédit, la veille de son effondrement, que le Mur durera 100 ans. J'accomplissais consciencieusement à chaque fois le parcours initiatique et rituel de l'église détruite du souvenir, dont les ruines de la Seconde Guerre mondiale (1943) tiennent toujours debout, à la porte de Brandebourg qui séparait les deux Berlin. Je m'arrêtais bien sûr, à chaque fois, au check-point Charlie, au palais des larmes et faisais la promenade en bateau sur le Spree avec les croix qui commémorent sur les rives ceux qui ont été abattus en voulant traverser, en quête de liberté. Maintenant je réserve toujours un hôtel sur la ligne 100 (Sylter Hof Berlin), je monte dans le bus, achète mon ticket et me laisse porter. Je traverse Berlin réunifié, je vois Beyrouth divisé et je sanglote à l'intérieur de moi-même. C'est ce lien d'identification (et d'identité) qui manque toujours à la ville. Est-ce que les communautés libanaises se sont entendues ensemble pour renoncer chacune à son projet politique et établir une entité cohérente et viable et quels sont ses fondements ?
C'est le travail en profondeur sur l'identité et le projet commun qui reste toujours à faire, pour ne plus être dans les frontières, les lignes de démarcation, les points de passage, les espaces neutres, mais redéfinir un cadre de vie continu et ininterrompu, qui s'étend sans se fragmenter, qui se prolonge sans se bloquer, que ne subit pas la menace constante et sourde, des envahissements successifs (démographique et géographique). L'espace de Berlin est fluide et délié et celui de Beyrouth est barricadé et verrouillé. Après 35 ans, nous n'arrivons toujours pas à enterrer nos morts, à rationaliser nos malheurs, en mettant des mots sur nos maux, à établir une mémoire commune, à tourner la page et à recommencer une nouvelle vie. Le bus de Aïn el-Remmaneh est toujours immobile depuis le 13 avril, celui de la ligne 100 circule librement à travers la ville, sans entraves.

