Une miniature musulmane du XVIIe siècle représentant l’annonce faite à Mariam par l’ange Gabriel.
D'autre part, l'Annonciation se rapporte à la figure unique, absolument maternelle de la Vierge et représente une médiation providentielle entre les deux grands monothéismes que sont le christianisme et l'islam. Dans toute expérience humaine, depuis l'aube des temps, se reproduit l'intercession de la bonne mère, source d'amour et de vie. Toute l'humanité s'inscrit dans ce rapport de la création : du père, de la mère et de l'enfant. Ce sont des fonctions structurantes qui empruntent à chaque fois une nouvelle économie sociale et émotionnelle, toujours constante, sans cesse négociée et renouvelée, dans notre espace de liberté octroyée entre nature et culture, détermination biologique et liberté existentielle.
Les Libanais, du fait de leur composition, tentent depuis des décennies de réconcilier les religions monothéistes entre elles. Souvent, ce sont de grands théologiens qui se sont penchés sur la question (père Youakim Moubarak, père Michel Hayek, cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine, cheikh Ahmad Assaf, cheikh Sobhi el-Saleh ...), souvent aux dépens de leur santé et même de leur vie, ou même des politiques, inspirés dans un désir de réconciliation (le président Charles Helou, le président martyr Rafic Hariri...) Tout penseur, homme de religion ou politique libanais a été nécessairement confronté à un moment donné à la question qui est au cœur de la problématique et de l'identité libanaises. Certes, les points de divergence sont là ainsi que les points de convergence ; il s'agit de savoir quoi mettre en avant : le processus d'identification ou le processus d'exclusion, car une relation se construit et se déconstruit pour le meilleur et pour le pire, dans la mémoire individuelle et la mémoire collective. Nous retrouverons toujours côte à côte en politique la République de Platon (ou la cité vertueuse de Farabi) et le prince de Machiavel, l'idée du pouvoir qui trouve sa finalité au-delà de lui-même (idéalisme) ou en lui-même (matérialisme). Le pouvoir est-il dans ce qui rassemble ou ce qui divise? Les Libanais restent soumis à cette logique fluctuante incessante du rassemblement et de la division : comme pour tout pays pluriculturel, leur rassemblement ne peut résulter que d'une vraie volonté de vivre ensemble, d'un choix consenti et intériorisé, et non d'une contrainte historico-géographique imposée. Les Libanais se sont toujours retrouvés de manière occasionnelle (et souvent avec l'aide d'intermédiaires), mais au-delà des acquis politiques des uns et des autres, pensent-ils être les porteurs d'un vrai projet existentiel qui transcende leurs différences et une mise en commun dont découleraient leur enrichissement et leur bien-être mutuel ?
Avant toute réforme politique quelle qu'elle soit, et au cœur même de leur dialogue, c'est la définition de leur identité qui demeure prioritaire : ils doivent savoir qui ils sont pour savoir ce qu'ils veulent. La fête de l'Annonciation devrait leur permettre prochainement de s'investir spirituellement, émotionnellement et intellectuellement dans ce qui les rassemble et les réunit. Un vaste chantier pédagogique devrait être lancé à cette occasion pour entraîner une véritable adhésion populaire, toutes communautés et couches confondues. Il ne s'agira plus alors d'un discours savant ou politique, mais du cœur de leur croyance commune puisque Marie est identifiée, reconnue et vénérée dans les mêmes termes (élue, Vierge, mère du Messie) lors de l'annonciation de l'ange. Les religions monothéistes doivent partir de leur tronc commun pour retrouver ou recréer leurs liens et mettre en avant leurs points de convergence plutôt que de rupture (la figure de la Vierge dans le christianisme et l'islam, celle d'Abraham pour le judaïsme et l'islam, celle de Ali pour le chiisme et le christianisme primitif...) car le propre même de la religion, c'est de relier, de créer le lien avec Dieu et avec autrui. Certes, tout être humain, toute collectivité est préoccupée par sa survie matérielle et spirituelle (car nous sommes tous mortels) et le monde est devenu du fait du développement incroyable des moyens de communication trop ouvert pour redéfinir des espaces fermés. Nous sommes tenus de dialoguer, de recréer une continuité historique pour ressouder l'espace commun. Avec la mondialisation, cette interdépendance des peuples et des continents devrait nous pousser à réorganiser notre monde de manière collective. Certes, il y aura toujours des rapports de force politiques et économiques qui gèrent en partie tout regroupement humain depuis la nuit des temps, mais également des rapports de solidarité, de fraternité et d'identification. Tout être ou toute collectivité doit porter un idéal pour donner un sens, un goût d'absolu à son existence relative, pour traverser le temps et avoir une raison d'être.
Les Libanais, autrefois porteurs du premier alphabet phonétique, ont été, du fait de leur géographie, des médiateurs culturels et commerciaux, des artisans d'une communication unifiée. Le fait de célébrer ensemble au niveau de la nation, toutes communautés réunies, la fête commune islamo-chrétienne de l'Annonciation, le 25 mars, donne soudain un contenu au Liban-message. Que tous les promoteurs de cette idée pionnière soient vivement remerciés : les pères jésuites, le groupe de dialogue islamo-chrétien, le président de la Fondation maronite Michel Eddé, l'ancien secrétaire général de Dar el-Fatwa cheikh Noukkari, le brillant et sage Ibrahim Mehdi Chamseddine, le président Saad Rafic Hariri et le président Michel Sleiman. Même si cette démarche touche au politique, elle va au-delà du politique, elle revient aux textes fondamentaux, à la parole révélée, à la parole incarnée, à l'intimité de l'être. C'est une occasion unique pour les Libanais afin que leur acte de foi se transforme en acte d'appartenance commune.

